CORO
Mai!
« Apaisez-vous, questionnaires éternels de l'Averne! Par pitié, i dites-moi quand finironl mes tourments. — Jamais! »
C'est sous ee travestissement funambulesque que Don Juan fit sa première apparition parmi nous. A part le tableau final , le côté théologique, pour ainsi dire, de l'œuvre espagnole étoit effacé; le Don Juan italien est un mauvais sujet de haute naissance, se raillant dos dieux sans les discuter. La fameuse légende ne tarda pas à passer dans la langue françoise. Dès 1658 , Dorimond traduisit // Gonvitato dipietra, d'Onofrio Giliberti, pour les coméilicns de Mademoiselle, qui étoient alors à Lyon et qui apportèrent cette pièce à Paris eu 1661, lorsqu'ils s'établirent rue des Quatre-Vents. Dorjmond avoit intitulé sa tragi-comédie le Festin de Pierre ou le Fils criminel. La premier*1 partie de ce titre ne peut s'expliquer que par une bévue du traducteur: Dorimond avoit traduit // Convitato (le Convié) par le mot convive ou festin.1 et supposéque, le commandeur d'Ulloa ayant nom Don Pèdre ou Don Pierre (il se noinmoit Gonzalo dans la pièce espagnole), il s'agissoii du festin auquel Don Pierre invite Don Juan. L'œuvre de Dorimond, si médiocre qu'elle fût, eut un succès qui dut avoir un retentissement presque immédiat jusqu'à Paris, car, en 1659, Villiers rima à son tour, exactement sous le même titre, une qui fut représentée à l'hôtel de Bourgogne. La pièce de Villiers fut imprimée en 1660. Celle de Dorimond ne le fut qu'en 1665, après les représentations de l'œuvre de Molière, et avec un changement dans le sous-titre: « Le Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé,» changement que, selon toute probabilité,
1. A cette époque le mot latin convivium, dont les Espagnols ont fait convido et les Italiens convito , se rendoit fréquemment encore par le mot françois convive, qui avoit t le sens de festin, au lieu de signifier : celui que l'on invite à venir s'asseoir à un festin : — * Parmi leurs convives et autres assemblées, » dit Amyot. « J'ai fait ici un convive à quelques-uns de mes amis, » disoit l'auteur du roman de Francion, Charles Sorel , en ÎG'W.
III * ï.\
En même temps que ces deux copies brilloient sur le théâtre de la troupe royale et sur le théâtre de Mademoiselle, les acteurs espagnols venus en France en 1659 à l'occasion du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, et qui alternèrent pendant quelque temps avec les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, donnèrent sans aucun doute la pièce originale de Tirso de Molina au public parisien, qui ne se lassoit pas de ce spectacle de la statue ambulante. Molière avoit donc été à même d'apprécier l'effet produit au théâtre par un drame qui avoit déjà revêtu des formes si diverses; il fut frappé sans doute par la beauté du sujet, et il résolut de peindre à son tour un Don Juan.
On ne sauroit être plus frappé de la différence qu'il y a entre l'imagination d'un homme et celle d'un autre homme, qu'en passant des tragi-comédies de Dorimond et de Villiers à l'œuvre de Molière; rien n'est plus propre à faire comprendre combien tout s'anime et se renouvelle sous le regard du génie. Les pâles contrefaçons dont nous venons de parler n'avoient laissé subsister, sous la lourde draperie des alexandrins incorrects, que la charpente de la pièce espagnole. La pensée religieuse de la brièveté de la vie et de la soudaineté de la mort avoit disparu : la poétique légende en étoit arrivée à ne plus flatter qu'une curiosité grossière. Après avoir largement satisfait cette curiosité par une telle suite de compositions inférieures, elle sembloit destinée à tomber dans l'oubli, comme tant d'autres de ces admirables traditions du moyen âge. Molière, en s'en emparant, lui rendit une vie immortelle.
Il commença par secouer le joug de la rime, sentant bien qu'il falloit donner à cette comédie une allure plus libre et plus de jeu, pour ainsi dire, qu'à une pièce ordinaire. Une comédie en cinq actes écrite en prose n'étoit pas, comme on l'a prétendu, une innovation dont il seroit impossible de citer aucun exemple antérieur; cependant ces exemples devenoient de plus en plus rares, et il y avoit déjà une certaine hardiesse à se soustraire à l'usage qui avoit presque universellement prévalu.
Ce qui avoit jusqu'alors été le principal : la statue, « l'homme et le cheval, » qui faisoient affluer l'argent dans la caisse des théâtres, le merveilleux du sujet enfin n'est plus pour Molière qu'une machine servant au dénouement.YCe que Molière aperçoit
le premier distinctement . et ce qu'il met en relief, c'est le grand seigneur athée, c'est l'homme puissant, riche et audacieux qui, o'ayant de respect pour rien, ne reconnof! aucun.' limite à ses désirs, aucun frein à ses passions. Molière démasque dans ce type un autre mensonge que celui de la dévotion hypocrite: celui de l'éducation supérieure, de la ixvàvc brillante et décevante, ne recouvrant que l'égoïsme, la perversité et la corruption. \prcs avoir l'ait plus d'une fois le marquis ridicule, il le fait terrible, tel qu'il étoit en réalité sous ses beaux dehors, ayant gardé tous les privilèges, mais n'ayant gardé ni conviction- ni devoirs; il le montre tel qu'il devoit vivre plus de coin ans encore, empirant sans cesse, et faisant de plus en plus haïr sa personnalité insolente et implacable, jusqu'à ce qu'une épouvantable catastrophe vint remporter à jamais.
Don Juan, qui voit tout céder devant son caprice, a été gâté par cette facilité du vice; ne rencontrant autour de lui que lâcheté et bassesse, que sottise et crédulité, il foule aux pieds les être- qu'il méprise. Ce nVst pas un personnage tout à fait aussi séduisant qu'on a voulu le dire: il a de l'élégance, mais il faut dan- -"H élégance quelque chose d'inquiétant comme dans celle du tigre, du serpent et des fleurs vénéneuses. Il a de l'esprit, mai- cet esprit a je ne sais quoi de sec et d'amer, et l'on est en garde centre lui. 11 n'a rien de tendre, la volupté même tient chez lui moins de place qu'on ne l'imagine: « Ce qui le charme, dit M. Théophile Gautier, ce sont les rencontres imprévues et bizarres, les volontés contraintes, les unions rompues, les désordres et les violences de toutes sortes. Tout ce qui est défendu par le- loi- divines et humaines excite ses instincts de perversité; il jouit délicieusement d'un sacrilège, d'un meurtre, car il se prouve -a puissance en accomplissant avec impunité des crimes pour lesquels il c'est pas d'à—'/ rigoureux supplices, il est immoral plus <pi'' sensuel, et c'est un libertin d'idée plus que de corps. Comme on le croil communément d'après I'-- interprétations modernes, il ne poursuil pas l'idéal de beauté, «l'éternel féminin; « il satisfait cette cruauté à laquelle en arrivent tôt ou tard les grands débauchés. Les pleurs et le- gémissements de ses victimes l'amusenl : il a la luxure du mal. Le mouvement qu'il éprouve à la vue d'Elvire lorsqu'elle vient lui donner un avertis-
sèment suprême jette comme une lueur infernale sur tout ce côté sombre et profond de son caractère. « Sais -tu bien, dit-il à «Sganarelle, que j'ai senti quelque peu d'émotion pour elle, « que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et «que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont « réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint. » Rien ne retient cette nature farouche. »
C'est donc, comme dit Sganarelle, un méchant homme. Mais Molière n'exagère pas la couleur ; il ne le • noircit pas outre mesure. Il lui laisse la grâce fascinatrice et les qualités qui caractérisent le personnage: l'honneur entendu à sa façon, la tierté, la bravoure. A la fin seulement, quelques traits plus odieux s'ajoutent à sa physionomie pour justifier le dénouement tragique.
Tel est le Don Juan de Molière, sinon le plus poétique, au moins le plus vrai et le plus fortement conçu de tous les Don Juan. Aussi, à partir de ce moment ce type fut-il fixé, et assuré d'une existence impérissable, y
Quatre ans après Molière, un écrivain des plus humbles, le comédien Rosimond, fabriquoit pour le théâtre du Marais un nouveau Festin de Pierre {Le Nouveau Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé, du sieur Rosimond, comédien du roi, imprimé en 1670).
«Lecteur, dit-il dans sa préface, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on t'a présenté ce sujet. Les comédiens italiens l'ont apporté en France, et il a fait tant de bruit chez eux, que toutes les troupes en ont voulu régaler le public. M. de Villiers l'a traité pour l'hôtel de Bourgogne , et M. de Molière l'a fait voir depuis peu avec des beautés toutes particulières. Après une touche si considérable, tu t'étonneras que je me sois exposé à y mettre la main, mais apprends que je me connois trop pour m'ètre flatté d'en faire quelque chose d'excellent, et que, la troupe dont j'ai l'honneur d'être étant la seule qui ne l'a point représenté à Paris, j'ai cru qu'y joignant ces superbes ornements de théâtre qu'on voit d'ordinaire chez nous,1 elle pourroit profiter du bonheur qu'un sujet si fameux a toujours eu. Tu t'étonneras des
1. Le théâtre du Marais s'attachoit surtout au luxe de la mise en scène et avoit la spécialité des pièces à grand spectacle.
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fautes qui sont en cel ouvrage; mais excuse une première pièce,
el sache qu'il est impossible de mettre celle-ci dans les règles...
Fais-moi la grâce, cependant, de ne pas confondre ce Festin
de Pierre avec un que tu as pu voir sous [e nom de M. Dorimond;
DOS ileux noms eut assez de l'apport pour f empêcher de lire celui-ci. croyant que c'est le même: et, quoique lésion soit infiniment meilleur, ne me refuse pas un quart d'heure de ton temps. Adieu. »
La pièce de Rosimond ne sauroil être confondue avec celles de Dorimond ou de Villiers. Molière avoil pa^s,'> par là, et le personnage étoit à jamais marqué à son empreinte. Rosimond ne manque pas même d'outrer l'idée philosophique du rôle. Molière n'a donné à Don Juan aucun esprit pédantesque; cela n'étoit nullement dan- le caractère du personnage : celui-ci en dit assez pour laisser voir qu'il ne croit à rien, mais il ne discute pas sérieusement -mi incrédulité. Le Don Juan de Rosimond est au contraire un raisonneur opiniâtre : le gentilhomme se fait cuistre: il institue de véritables controverses :
no\ .11 v\.
Hé quoi donc! Don Juan se piquant de sagesse A la correction s'attachera sans cesse?
Et, gênant les esprits par une vaine peur, Il voudra conformer chacun à son humeur? Songez que la nature est tout ce qui nous mène; Que malgré la raison son pouvoir aous entraîne; Que le crime n'esl pas si grand qu'on nous le fait; Que tous ces châtiments, dont vous prêchez l'effet, Se -"lit bons à prôner qu'à des âmes timides; Que l'on ne doit souffrir rien (pie ms sens pour guides; Qu'il les faut assouvir jusqu'aux moindres désirs lit n'avoir point d'égards qu'à ses propres plaisirs.