‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 228 sur 342 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Le théâtre représente un palais.

SGAIS IRELLE, (il SM W.

SG \ \ \ RK1.1.K, tenant une tabatière.

Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il 11 '•■>( rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vil sans tabac n'est pas digne de vivre. Nonseulement il réjouit el purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à La vertu, et l'on apprend avec lui a devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, <it comme on est ravi d'en donoer a droit el ;i gauche, partout où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-

devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.1 Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous; et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN

Et la raison encore? Dis -moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?

1. Le tabac étoit en usage depuis près d'un siècle: il avoit été apporté en France par Mcot, ambassadeur de François II à Madrid. Sganarelle s'exprime comme un priseur émérite; et il commence par pbilosopher sur cette habitude, suivant son caractère raisonneur et discoureur. Outre que cette petite digression paradoxale est pleine de naturel et de gaieté, elle sert à faire connoître tout d'abord le personnage.

Thomas a traduit assez heureusement ce commencement du rôle de

Sganarelle :

Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale ,

Le tabac est divin , il n'est rien qui l'égale ;

Et par les fainéants, pour fuir l'oisiveté ,

Jamais amusement ne fut mieux inventé.

Ne sauroit-on que dire ? on prend la tabatière ;

Soudain à gauche, à droit, par devant, par derrière ,

Gens de toutes façons , connus et non connus ,

Pour y demander part sont les très-bien venus.

Mais c'est peu qu'à donner instruisant la jeunesse,

Le tabac l'accoutume à faire ainsi largesse;

C'est dans la médecine un remède nouveau :

Il purge, réjouit, conforte le cerveau;

De toute noire humeur promptement le délivre;

Et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.

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