‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 229 sur 342 · G I SM AN · texte numérisé non relu

G I SM AN

Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de Don Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Donr Klvire?

SGANARELLE

Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage

GUSMAN

I n homme de sa qualité feroit une action si lâche?

SGANARELLE

Hé! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c'est par là qu'il s' empêcherait des choses !

gis m w.

Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE

Hé ! mon pauvre Gusman , mon ami , tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Don Juan.

GUSMAN

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, e1 tanl d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à 'forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour

mettre Doue Elvire en sa puissance; je ne comprends pas, clis-je, comme, après tout cela, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE

Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et, si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et, depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais par précaution , je t'apprends, inter nos, que tu vois en Don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté,1 un enragé, un chien, un diable, un turc, un hérétique/ qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni loup-garou,** qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale,*** qui ferme l'oreille à toutes les

* Var. Un enragé , un chien, un démon, un turc, un hérétique, (1682.

** Var. Qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni diable, (1682.)

Qui ne croit ni ciel, ni saint, ni dieu, ni loup-garou , (1694.)

** Var. En pourceau d'Épicure, en vrai Sardanapale, ("1694.)

Pour bien saisir l'esprit de ces variantes, il faut se rappeler ce que nous avons dit dans la notice préliminaire sur la manière dont le texte de cette pièce est établi. On suit le texte de 1682, l'édition commune pour ce qui s'y trouve, les exemplaires non cartonnés pour ce qui ne se trouve que dans ces exemplaires. Ce qui est ajouté à ce texte par les éditions hollandaises est placé entre crochets. Les variantes font connoître en même temps les différences que présente l'édition cartonnée de 1682, c'est-à-dire l'édition censurée et corrigée, et celles que présente l'édition de Bruxelles 1694, la plus libre et la plus hardie de toutes. Dans cette dernière, nous relevons tout ce qui a quelque intérêt pour le sens, sans nous astreindre à signaler les incorrections, qui sont nombreuses.

1. Tout homme ami des arts n'a pu passer à Séville sans visiter l'église de la Cbarité ; il y aura vu le tombeau du chevalier de Marana avec cette inscription dictée par son humilité, ou, si l'on veut, par son orgueil: Aqui yace el peor hombre que fué en el mondo. (Ici gît le pire homme qui fut en ce monde.) (Prosper Mérimée.) >

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