ACTE I, SCÈNE I
remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire,* et traite de billevesées toul ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épouse ta maltresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion.** el qu'avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. I n mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles; el c'est un épouseurà toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; et si je te disois le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au soir.1 Tu demeures
\ ta. .1 toutes les remontrances qu'on lui peut faire , ( 1082.) Var. Pour contenter sa passion, (1694.)
I. Molière n'a point t'ait u^age de la liste des maîtresses ou des victimes de Don Juan, que dérouloit Arlequin dans la pièce italienne. Villiers avoit essayé de tirer parti de oc moyen comique, et il avoit rimé comme il suit le Fameux catalogue :
D'autres ont eu par lui de semblables malheurs. J'en connois plus de cent, Amarillis, Céphise , Violante, Marcelle, Amarante, Bélise, Lucrèce, qu'il surprit par un détour bien tin : Ce n'est pas celle-là de monseigneur Tarquin ; Polycrite , Aurélie , et la belle Joconde , Dont l'œil sait embraser le couir de tout le monde ; Pasithée, Auralinde, Orante aux noirs sourcils, Bérénice, Aréthuse, Aminte, Anacorsis , Nérinde, Doralis, Lucie, au teint d'albâtre, Qu'après avoir surprise il battit comme plâtre. Que vous dirai -je encor? Mélinte, Nitocris , A qui cela coûta bien des pleurs et des cris; Perrette la boiteuse, et Margot la camuse , Qui se laissa tromper comme une pauvre bu.se. Catin, qui n'a qu'un œil , et la pauvre Alison , Aii^si belle, ou du moins d'aussi bonne maison; Claude, Fanchon, Paquette , Anne, Laure, Isabelle, Jai queline, Suzon, benoîte péronnelle; Et, si je pouvois bien du tout me souvenir, De quinze jours d'ici je ne pourrois linir !
Cette idée a été plua d'une fois depuis lors reprise et exploitée sur la scène: Dancourt, dans le Chevalier à la mode, en 1087, fit donner lecture d'uno liste plus burlesque encore que rpllc de Villiers; et Ton sait que,
surpris, et changes de couleur à ce discours: ce n'est là qu'une ébauche du personnage; et, pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose;1 il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir* bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Écoute, au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il falloit qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurais menti.
* Var. Me réduit à la complaisance d'applaudir ( 1694.)
lue par Leporello dans l'œuvre de Mozart, la liste des mille et trois (mille e tre) conquêtes de Don Juan est le sujet d'un air bouffe admirable :
Madamina, il catalogo e questo Délie belle ch'amo il padron mio.
On s'est demandé pourquoi Molière négligea cette idée comique, et l'on a supposé qu'il n'avoit pas jugé à propos de lutter avec les plates facéties de Villiers ni avec les lazzi intarissables d'Arlequin. Cette source de plaisanterie étoit sans doute, en ce moment-là, comme épuisée.
1. Il faut remarquer cette phrase qui n'a plus aucun air de raillerie, et que Sganarelle prononce, pour ainsi dire, avec la conviction de l'effroi; elle pourrait en effet servir d'épigraphe à la pièce : elle la résume et elle l'éclairé.