S G A \ \ RE LLE
Que vous ne m'en avez rien dit.
' Va». A peu près comme cela. 1094.
DON JUAi\.
Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus? Que t'imagines-tu de cette affaire ?
SGANARELLE
Moi? Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.
DON JUAN
Tu le crois?
SGANARELLE
Oui.
DON JUAN
Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t' avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.
Hé ! mon Dieu ! Je sais mon Don Juan sur le bout du doigt, et connois votre cœur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se promener de liens en liens , et n'aime guère à demeurer en place.
DON JUAN
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?
SGANARELLE
Hé! monsieur...
DON JUAN
Quoi? Parle.
SGANARELLE
Assurément que vous avez raison , si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne vouliez pas, ce seroit peut-être une autre affaire.
DON JUAN
Hé bien ! je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.
W.Ti: I . SC EN E II. 373
SGANA il K U.K.
En ce cas, monsieur, je nous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, el que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés, comme vous faites.
DON JUAN
Quoi ! lu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse a toutes les autres beautés qui nous peu- \ent frapper les yen\ ! Non. non, la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire une injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, j«' ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et, dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, avoir de jour en jour les petits progrès qu'on \ fait . à combattre, par des transports, par des lanni 3 soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a
peine à rendre les armes, à forcer pied ;i pied toutes les
petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener* doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire , et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sens un cœur à aimer toute la terre: et, comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.1
Vertu de ma vie, comme vous débitez! 11 semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
DON JUAN
Qu'as-tu à dire là-dessus?
SGANARELLE
Ma foi, j'ai à dire... je ne sais que dire;** car vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous
* Var. Et à la mener (1G94.) '* Var. Ma foi, j'ai à dire, et je ne sais que dire ; ( 1694.)
1 . Cette tirade spirituelle montre tout de suite le côté brillant du personnage. Il faut passer des comédies des contemporains sur le même sujet à l'œuvre de Molière pour sentir quelle prodigieuse supériorité de pensée et de style éclate dans celle-ci.
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avez raison;4 et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avois les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez l'aire; une autre l'ois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
DON JUAN
Tu feras bien.
SGANA RELLE.
Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donnée, si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez?
Comment ! quelle vie est-ce que je mène?
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites.
DON JUAN
^ a-t-il rien de plus agréable?
SGANA RELLE.
11 est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant , et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point de mal; mais, monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et **
DON JUAN
Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine."*
\.\n. Qu'il semble que vous ayez raison; MG04.) \ \>:. Se jouer ainsi du mariage, <iui... (1082.) Var. Va , va . c'est une affaire que je saurais bien démêler, sans que tu Ven mettes en peine. (1682.)
SGANAB ELLE.
Ma foi, monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.*
DON JUAN
Holà! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances.
je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous faites, vous; et, si vous êtes libertin,** vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui le sont sans savoir pourquoi,*** qui font les esprits forts, parce qu'ils croient que cela leur sied bien; et si j'avois un maître comme cela, je lui dirois fort nettement,**** le regardant en face : Osez-vous bien ainsi vous jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes?***** C'est bien à vous, petit ver de terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent? Pensez- vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée , des plumes à votre chapeau , un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre); pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis,
Vais. Ma foi, monsieur, vous faites une méchante raillerie. ( 1GS-J. " Var. Si vous ne croyez rien, (1094.) ** Var. Qui sont libertins sans savoir pourquoi . ( 1694. "* Var. Je lui dirois nettement, (1694.)
"* Cette phrase, Osez-vous bienainsi , etc., est supprimée dans l'édition cartonnée de 168'2.