‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 267 sur 342 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

DON H AV SGANARELLE

DON JTJ \ \.

Holà ! hé ! Sganarelle?

SC. W \ B E LLE , sortant de L'endroit où il étoit caché.

Plaît-il?

DON J l \ \.

Commenl ! coquin, tu fuis quand on m'attaque!

SG \ \ \RELLE.

Pardonnez -moi, monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter.'

DON JUAN

Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie?

SG A N \ RELLE.

Moi ? non.

Carlos. Don Juan, se sentant poursuivi, a forcé un pèlerin à lui donner son habit f c'< si la Beconde fois qu'il use de ce moyen). Il est abordé, mais non point reconnu par Don Philippe, l'amant de celle qu'il a voulu déshonorer et dont i! a tué le père. Comme il est sans armes, il imagine, afin de prévenir tout danger ultérieur, d'engager Don Philippe à se mettre en prière, pour obtenir du ciel qu'il lui livre le meurtrier de Don Pierre, et il lui conseille, comme chose plus décente, de déposer auparavant son épée. A peine Don Philippe l'a-t-il quittée, qu'il s'en empare, se fait connoitre à son ennemi, l'insulte, et, suivant l'an des autours (Villiers), lui ôte la vie, (pie. Buivanl l'autre (Dorimond), il dédaigne de lui ôter. Il y a sans contredit beaucoup plus de vraisemblance, de noblesse et d'intérêt dans l'épisode emprunt'' par Molière au théâtre espagnol. (Aoger.)

I. Crispîn, du Légataire universel, n'a point dédaigné d'emprunter à Sganarelle cette plaisanterie :

Je ne sais si la peur est un peu laxative , Ou si cel habit est de vertu purgative

DON JUAN

C'est un frère d'Elvire.

SGANARELLE

Un...

DON JUAN

Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir démêlé avec lui.

SGANARELLE

11 vous seroit aisé de pacifier toutes choses.

DON JUAN

Oui; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon cœur est à toutes les belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres?

SGANARELLE

Vous ne le savez pas ?

Non, vraiment.

SGANARELLE

Bon; c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes.

DON JUAN

Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté-ci qu'il étoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage , aussi bien que de la statue du commandeur ; et j'ai envie de l'aller voir.

\ cri: ni, SCÈNE vi. u:>

SG an ARELLE.

Monsieur, n'ullez point là.

DON JUAN

Pourquoi ?

SGANARELLE

Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.

DON ,1U AN

\u contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, el qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. \ lions, entrons dedans.

( Le tombeau s'ouvre, où l'on voit un superbe mausoléo et la statue du commandeur. )

SGANARELLE

\h! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu'en dites-vous , monsieur ?

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.

SGANARELLE

Voici la statue du commandeur.

DON JUAN

Parbleu ! le voilà bon , avec son habit d'empereur romain !

SGANARELLE

lia foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroienl peur si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

DON JUAN

Il auroit tort; et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

SGANARELLE

C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

DON JUAN

Demande-lui, te dis-je.

SGANARELLE

Vous moquez-vous? ce seroit être fou que d'aller parler à une statue.

Fais ce que je te dis.

SGANARELLE

Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... (a part.) Je ris de ma sottise; mais c'est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur commandeur, mon maître Don Juan vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir

SOUper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah ! DON JUAN.

Qu'est-ce? qu'as-tu? Dis donc. Veux-tu parler?

SGANARELLE fait le même signe que lui a fait la statue et baisse la tète.

La statue...

DON JUAN

Hé bien ! que veux-tu dire , traître ?

SGANARELLE

Je vous dis que la statue...

DON JUAN

Hé bien, la statue? Je t'assomme si tu ne parles.

SGANARELLE

La statue m'a fait signe.

DON JUAN

La peste le coquin !

Page 1