DON \LO\SK. DOIS CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE
DON AI.ONSE, parlant à ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.
Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un peu marcher à pied, (ces apercevant tous deux.) 0 ciel! que vois-je ici? Quoi! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel !
DON CARLOS
Notre ennemi mortel?
DON J UAX, mettant la main sur la garde de son épée.
Oui, je suis Don Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom.
DON ALONSE, mettant Cépée à la main.
Ah ! traître, il faut que tu périsses; et...
( Sganarelle court se cacher. ) DON CARLOS.
Ah î mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs (pie j'ai trouvés.
DON ALONSE
Et voulez-vous que cette considération empêche notre
les qualités d'un gentilhomme. Il ne falloil pas que Molière avilît son personnage; sinon la leçon auroit été mille: on n'auroit eu sous les yeux qu'un scélérat vulgaire. Le vernis brillant de L'éducation, le courage des . aussi bien que les privilèges de la naissance et de la fortune, contribuent essentiellement à former <■<■ type, qui , sans u>n^ ces prestiges, n'auroit rien '!«• redoutable. La valeur de cette conception et sa vérité historique viennent précisément de cette supériorité qui fait presque admirer Don Juan, alors même qu'on Bent combien il est à craindre.
i30 LE FEST1 \ DE PI ERRE.
vengeance? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre reconnoissance, mon frère, est ici ridicule; et comme l'honneur est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement, que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.
DON CARLOS
Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
DON ALONSL.
Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et , si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
DON CARLOS
De grâce, mon frère...
DON ALONSE
Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.
DON CARLOS
Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire
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un rempart de cette même vie qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.
DON \l.o\SE.
Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi; et, loin d'être saisi à son aspecl dos mêmes transports que
je sens, nous faites voir pour lui dos sentiments pleins de douceur !
DON CARLOS
Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime; el ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez, \\mis du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi; je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante; au contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le monde.
DOiN A.LONSE.
0 l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable de
hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule p aisée d'une obligation chimérique î
DON c \ K LOS.
Non, mon frère, ne VOUS mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de le soin de notre honneur; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'ww jour, que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous vo] ez que j'ai soin de vous rendre
432 LU FESTIN DE PJ E RRE.
le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire faire raison par Don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur.
DON JUAN
Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
DON CARLOS
Allons, mon frère; un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir.1
1. C'est une situation des plus dramatiques que celle de Don Carlos devant la vie à celui dont il a juré la mort, lui rendant ce qu'il a reçu de lui, en le sauvant à son tour, songeant à ce que l'honneur exige, après que la reconnoissance est satisfaite, et attaquant comme son ennemi l'homme qu'il vient de défendre comme son libérateur. Cette situation, qu'on doit à la noble et riche imagination des Espagnols, est le sujet d'un des plus beaux ouvrages de leur théâtre, que trois de nos auteurs ont imité, Scarron , sous le titre de Y Écolier de Salamanque , Boisrobert et Thomas Corneille, sous celui des Généreux ou des Illustres Ennemis. Molière ensuite, réduisant en deux scènes ce qu'ils avoient développé dans une pièce entière, en a fait un épisode de son Festin de Pierre. Le Sage, à son tour, en a fait une des histoires dont son Diable boiteux est enrichi : c'est celle qui est intitulée, Amours du comte de Belflor et de Lèonor de Cespèdes. Enfin, Beaumarchais l'a emprunté à Le Sage, pour en faire un des incidents de son drame d'Eugénie.
Dans les deux Festin de Pierre antérieurs à celui de Molière , il y a une situation qui a quelque rapport avec la rencontre de Don Juan et de Don