SCÈNE IX
DONE ELVIRE, voilée; DON JUAN, SGANARELLE.
DUNE ELVIRE
Ne soyez point surpris, Don Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite; et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater; et vous me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et
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dont L'âme irritée oe jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laisse dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
DON JUAN, bas, à Sganarelle.
Tu pleures, je pense?
SGAXARELLE.
Pardonnez-moi.
DONE EL VI RE
C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien , pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Don Juan, je sais tous les dérèglements de votre vie ; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa miséricorde , que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi , je ne tiens plus à vous par aucun attachement du inonde. Je suis revenue, grâce au ciel, de toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une dou-
leur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du ciel;1 et ce rne sera une joie incroyable, si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Don Juan, accordez-moi, pour dernière faveur, cette douce consolation : ne me refusez point votre salut , que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché de votre intérêt , soyez-le au moins de mes prières , et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.
SGANARELLE, à part.
Pauvre femme!
DONE ELVIRE
Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été aussi cher que vous; j'ai oublié mon
1. Quelques commentateurs, en voyant ce mot ciel si fréquemment répété, ont émis l'opinion que Molière avoit été obligé de substituer ce mot au mot Dieu chaque fois qu'il avoit employé celui-ci , et que c'étoit là sans doute une des premières corrections qu'on eût exigées de lui. Cette supposition est fort peu admissible, puisque les éditions hollandaises, qui n'offrent aucune trace de tels scrupules, donnent le texte que nous reproduisons. C'étoit déjà beaucoup pour Molière que de se tenir à la première expression. Ses contemporains, Dorimond, Villiers , Rosimond, se servent tous du pluriel les dieux, qui, reportant les esprits vers le temps du paganisme, effarouchoit moins les consciences, quoique ce terme fût placé souvent sur les lèvres de moines, de religieuses, etc. L'auteur italien avoit soin de mettre en tête du Convitato di pietra, opéra regia ed esemplare , cet avertissement qui écartoit toute objection :
« Cortese lettore, si protesta Vautorè, che servendosi délie voci fato , fortuna, cielo, deita, e simili, non intende siano prese in senso di verita, ma solo corne w,ere espressioni poetiche; stante che egli vive sottoposto al retto giudizio délia cattolica chiesa. Vivi felice. »
« Courtois lecteur, l'auteur proteste qu'en se servant des mots : destin, fortune, ciel, divinité, et autres semblables, il n'a pas l'intention qu'ils soient pris dans leur vrai sens, mais seulement comme de pures expressions poétiques; et il est soumis du reste à l'autorité de l'église catholique. Vivez heureux. »
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devoir pour vous, j'ai l'ait toutes choses pour vous; et toute la récompense que je nous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvezvous, je a «mis prie, ou pour l'amour de vous, ou pour L'amour de moi. Encore une fois, Don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
SC \\ t. BELLE, à part, regardant non Juan.
Cœur de tigre !
DONE ELVIRE
Je m'en vais après ce discours; et voilà tout ce que j'avois à vous dire.
DON JUAN
Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra.
DONE ELVIRE
Non, Don Juan, ne me retenez pas davantage.
DON JUAN
Madame , vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
DONE ELVIRE
Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.1
I. 11 n'y a rien de plus touchant que le langage d'Elvire : l'austérité des idées religieuses y est tempérée, adoucie par les témoignages de ce tendre intérêt qu'une femme ne cesse de porter à l'homme qu'elle a véritablement aimé. (Au.i