‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 289 sur 342 · A.CTE \ , SCÈNE II · texte numérisé non relu

A.CTE \ , SCÈNE II

actions. Combien crois-tu que j'en connoisse, qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se Font un bouclier du manteau de la

religion/ et, sous cet habit respecté/* ont la permission d'être Ifs plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connoître pour ce qu'ils soin, ils ae laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens; et quelque baissement do tête, un soupir mortifié, ot deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires/" Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je \ iens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale/***1 et je serai défendu par

* Le membre de phrase , « qui se font un bouclier du manteau de la i. a est omis dans l'édition cartonnée de 1082. \ "\r.. Et, sous un dehors respecté, (1682.)

\ \r,. ("est sous cet abri favorable que je veux mettre en sûreté mes affaires. l<

Vab. .1 toute ma cabale, (1682.

1. Ce mol la cal/aie, qui, vers L'époque où Molière arri voit de province à Paris, B'eotendoit encore de la société des Précieuses, avoit pris depuis lors un autre sens el désignoil un parti organisé au nom de la dévotion, et qui, porté par le courant du siècle, faisoit des progrès rapides: « Molière, dît >y, o'étoit pas de ceux qui attaquent la religion au moment où l'impiété devient à la mode, liais, quand la piété étoit le plus en honneur et exerçoit une influence croissante, il B'est élevé contre l'hypocrisie qui en prend le masque. Bien n'égale, pour lu vigueur de la touche et l'éclat du coloris, le tableau que Don Juan trace des avantages de l'hypocrisie. »

l ippréciation de Geoffroy reste plus juste que la critique de ceux qui, confondant la religion avec la secte janséniste, prétendent que la religion, à dt persécutée. On ne parviendra jamais à faire croire que Louis XIV, malgré bos dérèglements personnels, ait été, à aucun instant de son règne, un persécuteur de la religion. Il suffirait du reste, pour réfuter ces assertions toul à fait contraires à la vérité historique, de lire les pamphlets dirigés contre Molière, B l'occasion du Tartuffe e\ du Festin de Pierre, parle curé de Saint-Barthélémy et par le sieur de Rochemont.

elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d' autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel;" et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront en public contre eux,** qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée.1 C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.2

SGANARELLE

0 ciel ! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite, pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faitesmoi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez; il faut que je décharge mon cœur, et qu'en valet fidèle, je vous dise ce que je

* Var. Je ferai le vengeur de la vertu opprimée; (1682.) ** Var. Après eux, (1694.)

1. Molière a emprunté cette pensée de la satire de Boileau à M. l'abbé

Le Vayer :

Un bigot orgueilleux qui , dans sa vanité , Croit duper jusqu'à Dieu par son zèle affecté , Couvrant tous ses défauts d'une sainte apparence , Damne tous les humains de sa pleine puissance.

Cette satire avoit été imprimée en 1664.

2. Cette tirade est surtout une protestation vigoureuse contre les dénonciateurs et les proscripteurs du Tartuffe.

ACTK V, SCENE I I. 167

dois. Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise; et, comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas. L'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit (h4 bous préceptes; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans: les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l'âme; l'âme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort;* la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité ; la nécessité n'a point de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables.1

DON JUAN

0 le beau raisonnement !

SGANARELLE

Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

L'édition cartonnée de 1082 interrompt ici le raisonnement de Sganarelle e! achève la tirade par ces mots : Hé!... songez à ce que vous devien-

1. Les crimes de Don Juan n'ont pu jusqu'ici faire braver à Sganarelle la peur des mauvais traitements. One fois , en voyant son maître prêt à devenir hypocrite, il B'emporte «'t laisse éclater son indignation; mais à mesure qu'il parle la réflexion lui rient, et, après le premier mouvement, il se trouve embarrassé de continuer sa harangue et tombe dans le triple galimatias d'où il in- sort que par un effort d'énergie extraordinaire.

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