TE V. SCÈ NE II
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Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas: mais, (jiioi que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme; et, si j'ai dit que je voulois corriger ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein (pie j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du e<ue (U's hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroienl m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme, et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses.1
SGANARELLE
Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant* vous ériger en homme de bien?
Va». Quoi! toujours libertin et débauché, vous voulez cependant (1G82.)
1. Quelque impudent qu'on soit, on ne confie à personne sans nécessité un projet aussi odieux et surtout aussi vil que celui de couvrir ses vices du dehors des vertus, en un mot, de se faire hypocrite; et Molière, pensoit ainsi , rar il s'est bien gardé de donner un confident à Tartuffe. Cependant Don Juan, qui pourroit faire de Sganarelle sa première dupe, va lui révéler son lâche dessein, et lui en développer les avantages avec une profondeur d'idées qui doit passer la portée d'un esprit aussi simple. 11 est évident que c'est pour ie spectateur, et non point pour Sganarelle , que Don Juan va étaler si complaisammenl Bon détestable système. C'est une petite faute contre, les convenances dramatiques, que Molière a sentie le premier; car il fait dire à Don Juan -. « Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme. » Il est à remarquer que cette Ltion de l'auteur devient un nouveau trait de caractère dans la bouche du personnage. Ce que Don Juan redoute par-dessus tout, c'est que, passé le temps où il lui semblera nécessaire de dissimuler, on croie qu'il a éprouvé un repentir sincère ; et il veut que quelqu'un puisse témoigner au besoin que, s'il a pris un moment le masque de la vertu, c'est uniquement pour I tre vicieux avec impunité. (Aogei.)
DON JUAN
Et pourquoi non? il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque , pour abuser le monde î
SGANARELLE
Ah ! quel homme ! quel homme !
DON JUAN
Il n'y a plus de honte maintenant à cela; l'hypocrisie est un vice à la mode , et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer ; * la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages.** C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie , à force de grimaces , une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras;*** et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus , et que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis -je, sont toujours les dupes des autres;**** ils donnent bonnement***** dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs
* Cette phrase, « le personnage d'homme de bien, etc., » est omise dans l'édition cartonnée de 1682.
** Var. Aujourd'hui , la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. (1694.)
**" Var. Se les jette tous sur les bras: (1694.) ** Var. Ceux-là, dis-je, sont le plus souvent les dupes des autres ; (1682.) ***** Var. Ils donnent hautement (1694.)