‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 33 sur 342 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

ÉLISE

Celui-là est joli encore, s'encanaille! Est-ce vous qui L'avei inventé, madame? '

CLIMÈNE

Hé!

ÉLISK.

Je m'en suis bien doutée.

DORANTE

Vous croyez doue, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poëmes sérieux , et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange?

Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, -ans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que Tune n'est pas moins difficile à faire que l'autre.*

DORANTE

Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-

" Var. S'est pas moins difficile que l'autre. (1G73, 1G82.)

de Boursault, qu'il appeloit son fils et dont il admiroit le talent. Mais il est bien peu probable qu'il se soit môle à cette guerre dans laquelle on vouloit l'int' resser. En tout cas il ne tarda pas à nouer avec Molière des relations qui funnt aussi bonorables pour l'un que pour l'autre.

Molière avoit mis à la scène le 23 juin 10G2 la tragédie de Sertorius , qui av<iit été représentée d'abord sur le théâtre du Marais.

I. Le mot encanailler, suivant Somaize, fut inventé par la marquise de Maulnv. Voici le portrait qu'il trace de cette précieuse: «< Mandaris est une femme de qualité des plus spirituelles. Ses actions sont réglées, ses converlationa agréables, et elle a une économie la plus juste du monde pour les choses de sa maison. Elle n'aime pas les gens de basse naissance, et les mots quVlle a inventés pour marquer son aversion en sont des témoins fort convaincants. » Voir le Dictionnaire de Somaize, édition Livet, t. II, p. 288. m 4

être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnoître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.1

1. Molière défend son art et son génie; il est dans son droit, et de plus il a parfaitement raison. C'est un long plaidoyer que celui de la comédie et de la tragédie dans notre littérature classique. Déjà Desmarets avoit porté la question sur le théâtre; dans les Visionnaires (acte II, scène iv) il fait dire au poëte ridicule Amidor:

Je cède le comique à ces esprits abjects,

Ces muses sans vigueur qui s'efforcent de plaire

Au grossier appétit d'une âme populaire.

Puis , je vois qu'une intrigue embrouille le cerveau.

On trouve rarement quelque sujet nouveau :

Il faut les inventer ; et c'est là l'impossible.

C'est tenter sur Neptune un naufrage visible.

Mais un esprit hardi , savant et vigoureux ,

D'un tragique accident est toujours amoureux;

Et sans avoir recours à l'onde aganippide ,

Il puise dans Sophocle ou dedans Euripide.

On peut citer parmi les écrivains qui intervinrent par la suite dans ce débat : Le Sage, dans le chapitre xv du Diable boiteux, La Harpe, dans son

SCE NE \ l l fil

Page 1