CHAPITRE PREMIER
Du génie,
.Beaucoup d'auteurs ont écrit sur le génie : la plupart l'ont considéré comme un feu , une inspiration , un enthousiasme divin , et l'on a pris ces métaphores pour des définitions.
Quelque vagues que soient ces espèces de définitions, la même raison cependant qui nous fait dire que le feu est chaud , et mettre au nombre de ses propriétés l'effet qu'il produit sur nous, a dû faire donner le nom de feu à toutes les idées et aux sentimens propres à remuer nos passions, et à les allumer vivement en nous.
Peu d'hommes ont senti que ces métaphores applicables à certaines espèces de génie , tel que celui de la poésie ou de l'éloquence , ne l'étaient point à des génies de réflexion, tels que ceux de Locke et de Newton.
Pour avoir une définition exacte du mot génie , et généralement de tous les noms divers donnés à l'esprit , il faut s'élever à des idées plus générales, et, pour cet effet, prêter une oreille extrêmement attentive aux jugemens du public.
Le public place également au rang des génies les Descartes, les Newton, les Locke, les Montesquieu, les Corneille , les Molière, etc. Le nom de génies , qu'il donne à des hommes si différens , suppose donc une qualité commune qui caractérise en eux le génie.
DISCOURS IV, CHAPITRE I. ffi
Pour reconnaître celte qualité , remontons jusqu'à l'étymologie du mot génie, puisque c'est communément dans ces étymologies que le public manifeste le plus clairement les idées qu'il attache aux mots.
Celui de génie dérive de gignere, gigno, j'enfante , je produis ; il suppose toujours invention : et cette qualité est la seule qui appartienne à tous les génies différens.
Les inventions ou les découvertes sont de deux espèces. Il en est que nous devons au hasard ; telles sont la boussole , la poudre à canon , et généralement presque toutes les découvertes que nous avons faites dans les arts.
Il en est d'autres que nous devons au génie : et par ce mot de découverte, on doit alors entendre une nouvelle combinaison , un rapport nouveau aperçu entre certains objets ou certaines idées. On obtient le titre d'homme de génie, si les idées qui résultent de ce rapport forment un grand ensemble, sont fécondes en vérités et intéressantes pour l'humanité (1). Or, c'est le hasard qui choisit presque toujours pour nous les sujets de nos méditations. Il a donc plus de part qu'on n'imagine aux succès des grands hommes, puisqu'il leur fournit les sujets plus ou moins intéressans qu'ils traitent, et que c'est ce même hasard qui les fait naître dans un moment où ces grands hommes peuvent faire époque.
Pour éclaircir ce mot époque, il faut observer que tout inventeur dans un art ou une science qu'il lire, pour ainsi dire , du berceau , est toujours surpassé par l'homme d'esprit qui le suit dans la même carrière , et
(i) Le neuf et le singulier, dans les idées, ne suffit pas pour mériter le titre de génie ; il faut , de plus , que ces idées neuves soient ou Belles , ou générales , ou extrêmement intéressantes : c'est en ce point que l'ouvrage de génie diffère de l'ouvrage original , principalement caractérisé par la singularité.