‹ Œuvres compláetes (volume 2)Chapitre 82 sur 107 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

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ce second par un troisième, ainsi de suile, jusqu'à ce que cet art ait fait de certains progrès. En est -on au poiïil où ce même art peut recevoir le dernier degré de perfection , ou du moins le dt*gi é nécessaire pour en constater la perfection chez un peuple : alors celui qui la lui donne obtient le titre de génie sans avoir quelquefois avancé cet art dans une proportion plus grande que ne l'ont fait ceux qui l'ont précédé. Il ne suliit donc pas d'avoir du génie pour en avoir le titre.

Depuis les tragédies de la Passion jusqu'aux poètes Hardy et Rolrou, et jusqu'à la Mariamne de Tristan, le théâtre français acquiert successivement une infinité de degrés de perfection. Corneille naît dans un moment où la perfection qu'il ajoute à cet art doit faire époque; Corneille est un génie (i).

Je ne prétends nullement, par celte observation, diminuer la gloire de ce grand poète, mais prouver seulement que la loi de continuité est toujours exactement observée , et qu'il n'y a point de sauts dans la nature (2). Aussi peut-on appliquer aux sciences l'observation faite sur l'art dramatique.

Kepler trouve la loi dans laquelle les corps doivent

(1) Ce n'est pas que la tragédie ne fût encore, du temps de Corneille, susceptible de nouvelles perfections. Racine a prouvé qu'on pouvait écrire avec plus d'élégance ; Crébillon , qu'on pouvait y porter plus de chaleur j et Voltaire eût, sans contredit, fait voir qu'on pouvait y mettre plus de pompe et de spectacle, si le théâtre, toujours couvert de spectateurs, ne se fût pas absolument opposé à ce genre de beauté si connu des Grecs.

(2) Il est eu ce genre mille sources d'illusions. Un homme sait parfaitement une langue étrangère : c'est, si l'on veut, l'espagnol. Si les écrivains espagnols nous sont alors supérieurs dans le genre dramatique, l'auteur français, qui profitera de la lecture de leurs ouvrages , ne surpassât-il que de peu ses modèles, doit paraître un homme extraordinaire à des compatriotes ignorans. On ne doutera pr>s qu'il n'ait porté cet art à ce haut degré de perfection auquel il serait impossible que l'esprit humain pût d'abord l'élever.

peser les uns sur les autres; Newton, par l'application heureuse qu'un calcul très -ingénieux lui permet d'en faire au système céleste, assure l'existence de celte loi : Newton fait époque , il est mis au rang des génies.

Aristote, Gassendi, Montaigne, entrevoient confusément que c'est à nos sensations que nous devons toutes nos idées: Locke éclaircit, approfondit ce principe, en constate la vérité par une infinité d'applications , et Locke est un génie.

Il est impossible qu'un grand homme ne soit toujours annoncé par un autre grand homme (i). Les ouvrages du génie sont semblables à quelques-uns de ces superbes monumens de l'antiquité, qui, exécutés par plusieurs générations de rois, portent le nom de celui qui les achève.

Mais si le hasard, c'est-à-dire, l'enchaînement des effets dont nous ignorons les causes, a tant de part à la gloire des hommes illustres dans les arts et dans les sciences, s'il détermine l'instant dans lequel ils doivent naître pour faire époque et recevoir le nom de génie , quelle influence plus grande encore ce même hasard n'a-t-il pas sur la réputation des hommes d'état !

César et Mahomet ont rempli la terre de leur renommée. Le dernier est, dans la moitié de l'univers, respecté comme l'ami de Dieu ; dans l'autre, il est honoré comme un grand génie : cependant ce Mahomet, simple courtier d'Arabie , sans lettres, sans éducation , et dupe lui-même en partie du fanatisme qu'il inspirait, avait

(i) Je pourrais même dire, accompagné de quelques grands hommes. Quiconque se plaît à considérer l'esprit humain , voit , dans chaque siècle, cinq ou six hommes d'esprit tourner autour de la découverte que fait l'hoinme de génie. Si l'honneur en reste à ce dernier, c'est que cette découverte est , entre ses mains , plus féconde que dans les mains de tout autre; et qu'enfin on voit toujours, à la manière différente dont les hommes tirent parti d'un principe ou d'une découverte, à qui ce principe ou cette découverte appartient.

été forcé, pour composer le médiocre et ridicule ouvrage nommé Alcoran , d'avoir recours à quelques moines grecs. Or, comment dans un tel homme ne pas reconnaître l'ouvrage du hasard, qui le place dans les temps et les circonstances où devait s'opérer la révolution à laquelle cet homme hardi ne fît guère que prêter son nom?

Qui doute que ce même hasard , si favorable à Mahomet, n'ait aussi contribué à la gloire de César? Non que je prétende rien retrancher des louanges dues à ce héros : mais enfin Sylla avait comme lui asservi lés Romains. Les faits de guerre ne sont jamais assez circonstanciés dans l'histoire pour juger si César était réellement supérieur à Sertorius ou à quelque autre capitaine semblable. S'il est le seul des Romains qu'on ait comparé au vainqueur de Darius, c'est que tous deux asservirent un grand nombre de nations. Si la gloire de César a terni celle de presque tous les grands capitaines de la république , c'est qu'il jeta par ses victoires les fondemens du trône qu'Auguste affermit (i); c'est que sa dictature fut l'époque de la servitude dos Romains , et qu'il fit clans l'univers une révolution dont l'éclat dut nécessairement ajouter à la célébrité que ses grands talens lui avaient méritée.

Quelque rôle que je fasse jouer au hasard, quelque part qu'il ait à la réputation des grands hommes, le

(i) Ce n'est pas que César ne fût un des plus grands généraux, même au jugement sévère de Machiavel, qui efface de la liste des capitaines célèbres tous ceux qui , avec de petites armées , n'ont pas exécuté de grandes choses, et des choses nouvelles.

« Si, pour exciter leur verve, ajoute cet illustre auteur, on voit >; de grands poètes prendre Homère pour modèle , se demander , eu «écrivant : Homère eût-il pensé , se fâl-il exprimé comme moi? » il faut pareillement qu'un grand général, admirateur de quelque » grand capitaine de l'antiquité , imite Scipion et Ziska , dont l'un s'était proposé Cyrus, et l'autre Annibal pour modèle.

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hasard cependant ne fait rien qu'en faveur de ceux qu'anime le désir vif de ïa gloire.

Ce désir, comme je l'ai déjà dit, fait supporter sans peine la fatigue de l'étude et de la méditation. Il doue un homme de cette constance d'attention -nécessaire pour s'illustrer dans quelque art ou quelque science que ce soit. C'est à ce désir qu'on doit cette hardiesse de génie qui cite au tribunal de la raison les opinions , les préjugés et les erreurs consacrées par les temps.

C'est ce désir seul qui, dans les sciences ou les arts, nous élève à des vérités nouvelles, ou nous procure des amusemens nouveaux. Ce désir enfin est l'âme de l'homme de génie : il est la source de ses ridicules et: de ses succès (i); succès qu'il ne doit ordinairement

(i) Tout homme absorbé dans des méditations profondes, occupé d'idées grandes et générales, vit, et dans l'oubli de ces attentions, et dans l'ignorance de ces usages qui font la science des gens du monde : aussi leur paraît-il presque toujours ridicule. Peu d'entre les gens du monde sentent que la connaissance des petites choses suppose presque toujours l'ignorance des grandes 3 que tout homme qui mène à peu près la vie de tout le monde n'a que les idées de tout le monde j qu'un pareil homme ne s'élève point au-dessus de la médiocrité ; et qu'enfin le génie suppose toujours dans un homme un désir vif de la gloire, qui, le rendant insensible à toute espèce de désir, n'ouvre son âme qu'à la passion de s'éclairer.

Anaxagore en est un exemple. Il est pressé par ses amis de mettre ordre à ses affaires , d'y sacrifier quelques heures de son temps : « O mes amis! leur répond-il, vous me demandez l'impossible. » Comment partager mon temps entre mes affaires et mes études , » moi qui préfère une goutte de sagesse à des tonnes de richesses ? »

Corneille était sans doute animé du même sentiment , lorsqu'un jeune homme, auquel il avait accordé sa fille, et que l'état de ses affaires mettait dans la nécessité de rompre ce mariage , vient le matin chez lui, perce jusque dans son cabinet : « Je viens , lui v dit-il, monsieur, retirer ma parole, et vous exposer les motifs » de ma conduite — Eh ! monsieur , réplique Corneille , ne pouviez- » vous , sans m'interrompre , parler de tout cela à ma femme? Mon- » tez chez elle : je n'entends rien à toutes ces affaires-là. »

Il n'est presque point d'hommes de génie dont on ne puisse citer quelques traits pareils. Un domestique court tout effrayé- dans U-

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qu'à l'opiniâtreté avec laquelle il se concentre dans un seul genre. Une science suffit pour remplir toute la capacité d'une âme : aussi n'est-il pas et ne peut-il y avoir de génie universel.

La longueur des méditations nécessaires pour se rendre supérieur dans un genre , comparée au court espace de la vie, nous démontre l'impossibilité d'exceller en plusieurs genres.

D'ailleurs, il n'est qu'un âge, et c'est celui des passions, où l'on peut dévorer les premières difficultés qui défendent l'accès de chaque science. Cet âge passé, on peut apprendre encore à manier avec plus d'adresse l'outil dont on s'est toujours servi, à mieux développer ses idées, à les présenter dans un plus grand jour ; mais on est incapable des efforts nécessaires pour défricher un terrain nouveau.

Le génie, en quelque genre que ce soit, est toujours le produit d'une infinité de combinaisons qu'on ne fait que dans la première jeunesse.

cabinet du savant Budé , lui dire que le feu est à la maison : « Eh » bien ! lui répond-il , avertissez ma femme : je ne me mêle point des j) affaires du ménage. >j

Le goût de l'étude ne souffre aucune distraction. C'est à la retraite où ce goût retient les hommes illustres , qu'ils doivent ces mœurs simples et ces réponses inattendues et naïves , qui si souvent fournissent aux gens médiocres des prétextes de ridiculiser le génie. Je citerai a ce sujet deux traits du célèbre La Fontaine. Un de ses amis , qui sans doute avait sa conversion fort à cœur, lui prête un jour son Saint-Paul. La Fontaine le lit avec avidité; mais, né trèsdoux et très-humain , il est blessé de la dureté apparente des écrits de l'apôtre ; il ferme le livre , le reporte à son ami, et lui dit : « Je » vous rends votre livre 5 ce saint Paul-là n'est pas mon homme. » C'est avec la même naïveté que , comparant un jour saint Augustin à Rabelais : « Comment , s'écriait La Fontaine , des gens de goût » peuvent-ils préférer la lecture d'un saint Augustin à celle de ce » Rabelais si naïf et si r.musant? »

fout homme qui se concentre dans l'étude d'objets intéressans vit isolé au milieu du monde. Il est toujours lui , et presque jamais les autres ; il doit donc leur paraître presque toujours ridicule.

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Au reste, par génie, je n'entends pas simplement le génie des découvertes dans les sciences, ou de l'invention dans le fond et le plan d'un ouvrage ; il est encore un génie de l'expression. Les principes de l'art d'écrire sont encore si obscurs et si imparfaits; il est en ce genre si peu de données , qu'on n'obtient point le titre de grand écrivain, sans être réellement inventeur en ce genre.

La Fontaine et Boileau ont porté peu d'invention dans le fond des sujets qu'ils ont traités : cependant l'un et l'autre sont, avec raison , mis au rang des génies ; le premier, par la naïveté, le sentiment et l'agrément qu'il a jeté dans ses narrations ; le second, par la correction , la force et la poésie de style qu'il a mises dans ses ouvrages. Quelques reproches qu'on fasse à Boileau, on est forcé de convenir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la versification, il a réellement mérité le titre d'inventeur.

Selon les divers genres auxquels on s'applique , l'une ou l'autre de ces différentes espèces de génie sont pins ou moins désirables. Dans la poésie, par exemple, le génie de l'expression est, si je l'ose dire, le génie de nécessité. Le poète épique le plus riche dans l'invention des fonds, n'est point lu, s'il est privé du génie de l'expression ; au contraire, un poème bien versifié, et plein de beautés de détail et de poésie , fui-il d'ailleurs sans invention, sera toujours favorablement accueilli du pubiic.

Il n'en est pas ainsi des ouvrages philosophiques : dans ces sortes d'ouvrages, le premier mérite est celui du fond. Pour instruire les. hommes, il faut, ou leur présenter une vérité nouvelle , ou leur montrer le rapport qui lie ensemble des vérités qui leur paraissent isolées. Dans le genre instructif, la beauté, l'élégance de la diction et l'agrément des détails^ ne sont qu'un

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mérite secondaire. Aussi, parmi les modernes, a-l-on vu des philosophes sans force, sans grâce, et même sans netteté dans l'expression , obtenir encore une grande réputation. L'obscurité de leurs écrits peut quelque temps les condamner à l'oubli; mais enfin ils en sortent : il naît tôt ou tard un esprit pénétrant et lumineux, qui, saisissant les vérités contenues dans leurs ouvrages , les dégage de l'obscurité qui les couvre , et sait les exposer avec clarté. Cet esprit lumineux partage avec les inventeurs le mérite et la gloire de leurs découvertes. C'est un laboureur qui déterre un trésor, et partage avec le propriétaire du fonds les richesses qui s'y trouvent enfermées.

D'après ce que j'ai dit de l'invention des fonds et du génie de l'expression, il est facile d'expliquer comment un écrivain déjà célèbre peut composer de mauvais ouvrages : il suffit, pour cet effet, qu'il écrive dans un genre où l'espèce de génie dont il est doué, ne joue, si je l'ose dire, qu'un rôle secondaire. C'est la raison pour laquelle le poète célèbre peut être un mauvais philosophe, et l'excellent philosophe un poète médiocre ; pourquoi le romancier peut mal écrire l'histoire, et l'historien mal faire un roman.

La conclusion de ce Chapitre, c'est que, si le génie suppose toujours l'invention , toute invention cependant ne suppose pas le génie. Pour obtenir le titre d'homme de génie, il faut que «celte invention porte sur des objets généraux et intéressans pour l'humanité; il faut de plus naître dans le moment où, par ses talens et ses découvertes , celui qui cultive les arts et les sciences puisse faire époque dans le monde savant. L'homme de génie est donc en partie l'œuvre du hasard ; c'est le hasard qui, toujours en action, prépare les découvertes , rapproche insensiblement les vérités , toujours inutiles lorsqu'elles sont trop éloignées les unes

des autres, et fait naître l'homme de génie dans l'instant précis où les vérités, déjà rapprochées , lui donnent des principes généraux et lumineux : le génie s'en saisit, les présente, et quelque partie de l'empire des arts ou des sciences en est éclairée. Le hasard remplit donc auprès du génie l'office de ces vents qui, dispersés aux quatre coins du monde, s'y chargent des matières inflammables qui composent les météores : ces matières poussées vaguement dans les airs, n'y produisent aucun effet , jusqu'au moment où , par des souffles contraires, portées impétueusement les unes contre les autres, elles se choquent en un point; alors l'éclair s'allume et brille, et l'horizon est éclairé.

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