PREFACE
L'amour des hommes et de la vérité m'a fait composer cet ouvrage. Qu'ils se connaissent, qu'ils aient des idées nettes de la morale, ils seront heureux et vertueux.
Mes intentions ne peuvent être suspectes. Si j'eusse donné ce livre de mon vivant, je me serais exposé à la persécution, et n'aurais accumulé sur moi ni richesses ni dignités nouvelles.
Si je ne renonce point aux principes que j'ai établis dans le livre de l Esprit , c'est qu'ils m'ont paru les seuls raisonnables, les seuls, depuis la publication de mon livre , que les hommes éclairés aient assez généralement adoptés.
Ces principes se trouvent plus étendus et plus approfondis dans cet ouvrage que dans celui de l'Esprit. La composition de ce livre a réveillé en moi un certain nombre d'idées. Celles qui se sont trouvées moins étroitement liées à mon sujet, sont en notes , et mises au bas de chaque page : les seules que j'ai conservées dans le texte sont celles qui peuvent ou l'éclaircir, ou répondre à des objections que je n'aurais pu réfuter sans en alonger et en retarder la marche.
La Section II est la plus chargée de ces notes : c'est celle dont les principes, plus contestés, exigeaient l'accumulation d'un plus grand nombre de preuves.
En donnant cet ouvrage au public, j'observerai qu'un écrit lui paraît méprisable, ou parce que l'auteur ne se donne pas la peine nécessaire pour le bien faire, ou parce qu'il a peu d'esprit, ou parce qu enfin il n'est pas de bonne foi avec lui-même. Je n'ai rien à me reprocher à ce dernier égard. Ce nest plus maintenant que dans les livres défendus
tj PREFACE,
qu'on trouve la vérité; on ment dans les autres. La plupart des auteurs sont dans leurs écrits, ce que les gens du monde sont dans la conversation : uniquement occupés d'y plaire, peu leur importe que ce soit par des mensonges ou par des vérités.
Tout écrivain qui désire la faveur des puissans et l'estime du moment, en doit adopter les idées : il doit avoir l'esprit du jour, n'être rien par lui , tout par les autres, et n'écrire que d'après eux : de là le peu d'originalité de la plupart des compositions. Les livres originaux sont semés çà et là dans la nuit des temps, comme les soleils dans les déserts de l'espace pour en éclairer l'obscurité. Ces livres font époque dans l'histoire de l'esprit humain , et c'est de leurs principes qu'on s'élève à de nouvelles découvertes.
Je ne serai point le panégyriste de cet ouvrage ; mais j'assurerai le public que, toujours de bonne foi avec moi-même , je n'ai rien dit que je n'aie cru vrai, et rien écrit que je n'aie pensé.
Peut-être ai-je encore trop ménagé certains préjugés. Je les ai traités comme un jeune homme traite une vieille femme, auprès de laquelle il n'est ni grossier ni flatteur. C'est à la vérité que j'ai consacré mon premier respect; et ce respect donnera sans doute quelque prix à cet écrit. L'amour du vrai est la disposition la plus favorable pour le trouver.
J'ai tâché d'exposer clairement mes idées; je n'ai point , en composant cet ouvrage, désiré la faveur des grands. Si ce livre est mauvais, c'est parce que je suis sot, et non parce que je suis fripon : peu d'autres peuvent se rendre ce témoignage. Cette composition paraîtra hardie à des hommes timides. Il est dans chaque nation des momens où le mot prudent est synonyme de vil, où l'on ne cite comme sagement pensé, que l'ouvrage servilement écrit.
C'était sous un faux nom que je voulais donner ce livre au public; c'était, selon moi, l'unique moyen d'échapper à la persécution, sans en être
PRÉFACE. vij
moins utile à mes compatriotes. Mais dans le temps employée la composition de l'ouvrage, les maux et le gouvernement de mes concitoyens ont changé. La maladie à laquelle je croyais pouvoir apporter quelque remède, est devenue incurable : j'ai perdu l'espoir de leur être utile; et c'est à ma mort que je remets la publication de ce livre.
Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme. Elle ne produira donc plus d'écrivains célèbres. Le propre du despotisme est d'étouffer la pensée dans les esprits et la vertu dans les âmes.
Ce n'est plus sous le nom de Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célèbre : cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe (i). Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté. C'est par la consomption qu'elle périra. La conquête est le seul remède à ses malheurs ; et c'est le hasard et les circonstances qui décident de l'efficacité d'un tel remède.
Dans chaque nation , il est des moraens où les citoyens, incertains du parti qu'ils doivent prendre, et suspendus entre un bon et un mauvais gouvernement, éprouvent la soif de l'instruction; où les esprits, si je l'ose dire, préparés et ameublis , peuvent être facilement pénétrés de la rosée de la vérité. Qu'en ce moment un bon ouvrage paraisse, il peut opérer d'heureuses réformes : mais cet instant passé , les citoyens insensibles à la gloire , sont , par la forme de leur gouvernement, invinciblement entraînés vers l'ignorance et l'abrutissement. Alors les esprits sont la terre endurcie ; l'eau de la vérité y tombe , y coule , mais sans la féconder. Tel est l'état de la France.
On y fera de jour en jour moins de cas des lumières, parce qu'elles y seront de jour en jour moins
(i) Il faut faire attention que l'auteur écrivait cette Préface un an avant sa mort, à l'époque de beaucoup de changemens dans la monarchie.
viij PRÉFACE.
utiles; parce qu'elles éclaireront les Français sur le malheur du despotisme, sans leur procurer le moyen de s'y soustraire.
Le bonheur, comme les sciences, est, dit-on, voyageur sur la terre. C'est vers le nord qu'il dirige maintenant sa course : de grands princes y appellent le génie, et le génie la félicité.
Rien aujourd'hui de plus différent que le midi et le septentrion de l'Europe. Le ciel du^sjud s'embrume de plus en plus par les brouillards de la superstition et d'un despotisme asiatique. Le ciel du nord chaque jour s'éclaire et se purifie. LesCatherme II , les Frédéric veulent se rendre chers à l'humanité : ils sentent le prix de la vérité; ils encouragent à la dire; ils estiment jusqu'aux efforts faits pour la découvrir. C'est à de tels souverains que je dédie cet ouvrage : c'est par eux que l'univers doit être éclairé.
Les soleils du midi s'éteignent, et les aurores du nord brillent du plus vif éclat. C'est du septentrion (i) que partent maintenant les rayons qui pénètrent jusqu'en Autriche. Tout s'y prépare pour un grand changement. Le soin qu'y prend l'empereur d'alléger le poids des impôts et de discipliner ses armées, prouve^ qu'il veut être l'amour de ses sujets, qu'il veut les rendre heureux au dedans et respectables au dehors. Son estime pour le roi de Prusse présagea, dès sa plus tendre jeunesse, ce qu'il serait un jour. On n'a d'estime sentie que pour ses semblables.
(i) C'est aux témoignages d'estime qu'Helvétius avait reçus des souverains duTXord, qu'il faut attribuer les éloges outrés qu'il leur donne en plusieurs endroits de ses ouvrages. Si les soleils du midi s'éteignaient du temps d'Helvétius , si les Français étaient avilis , ces soleils ont brillé depuis du plus grand éclat ; ces Français se sont couverts d'une gloire que leurs revers ne peuvent obscurcir : seuls , ils ont fait trembler l'Europe ; l'Europe tout entière n'a pu les vaincre que par leur désunion.