‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 107 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De V ignorance et de la mollesse des peuples.

JL'î.gnobance n'arrache point les peuples à la mollesse ; elle les y plonge, les dégrade et les avilit. Les naiions les plus slupides ne sont pas les plus recomimmdabJcs pour leur magnanimité , leur courage et la sévérité de leurs mœurs. Les Portugais et les Romains modernes sont ignorons : ils n'en sont pas moins pusillanimes, voluptueux et mous. Il en est ainsi de la plupart des peuples de l'Orient. En général, dans tout pays où, le despotisme et la superstition engendrent l'ignorance , l'ignorance à son tour y enfante la mollesse et l'oisiveté.

Le gouvernement défend-il de penser, je me livre à la paresse. L'inhabitude de réfléchir me rend l'application pénible et l'attention fatigante ( i ). Quel

(i) La haine d'un peuple ignorant pour l'application s'étend jusqu'à ses amusemens. Aime-t-il le jeu : il ne joue que des jeux de hasard. Aime-t-il les opéras : c'est, pour ainsi dire, des poèmes sans paroles qu'il demande; Peu lui importe que son esprit soit occupé : il suffit que ses oreilles soient frappées de sons agréables. Entre tous les plaisirs , ceux qu'il préfère sont ceux qui ne supposent ni esprit ni connaissances.

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charme pour moi aurait alors l'étude? Indifférent à toute espèce de connaissances, aucune ne m'intéresse assez pour m'en occuper, et ce n'est plus que dans des sensations agréables que je puis chercher mon bonheur.

Qui ne pense pas veut sentir, et sentir délicieusement. On veut même croître, si j'ose le dire, en sensations, à mesure qu'on diminue en pensées. Mais peuton être à chaque instant affecté de sensations voluptueuses? non ; c'est de loin en loin qu'on en éprouve de telles.

L'intervalle qui sépare chacune de ces sensations est, chez Ti^norant et le désœuvré, rempli par l'ennui. Pour en abréger la durée, il se provoque au plaisir, s'épuise, et se blase. Entre tous les peuples, quels sont les plus généralement livrés à la débauche ? les peuples esclaves et superstitieux.

II n'est point de nation plus corrompue que la vénitienne (i); et sa corruption, dit M. Burck, est l'effet de l'ignorance qu'entretient à Venise le despotisme aristocratique, « Nul citoyen n'ose y penser. Y faire » usage de sa raison est un crime, et c'est le plus puni. » Or, qui n'ose penser veut du moins sentir, et doit » par ennui se livrer à la mollesse. Qui supporterait le » joug d'un despotisme aristocratique, si ce n'est un » peuple ignorant et voluptueux ? Le gouvernement le » sait, et le gouvernement encourage ses sujets à la dé- » bauche. Il leur offre à la fois des fers et des plaisirs; » ils acceptent les uns pour les antres; et, dans leurs » âmes avilies, l'amour des voluptés l'emporte toujours » sur celui de la liberté. Le Vénitien n'est qu'un pour- » ceau qui, nourri par le maître et pour son usage, est

(i) Voyez Traite du Sublime de M. Barck. Je le traduis , et ne prétends point juger d'un peuple que je ne connais que sur des relations.

» gardé dans une élable où on le laisse se veautrer dans » la fange et la boue.

», A Venise, grand, petit, homme, femme, clergé, » laïque, tout est également plongé dans la mollesse. » Les nobles, toujours en crainte du peuple et toujours » redoutables les uns aux autres, s'avilissent, s'énervent » eux-mêmes par politique, et se corrompent par les » mêmes moyens qu'ils corrompent leurs sujets. Us » veulent que les plaisirs et les voluptés engourdissent » en eux le sentiment d'horreur qu'exciterait dans » un esprit élevé et fier le tribunal d'inquisition de » l'état. »

Ce que M. Burck dit ici des Vénitiens est également applicable aux Romains modernes , et généralement à tous les peuples ignorans et policés. Si le catholicisme, disent les réformés, énerve les âmes, et ruine à la longue l'empire où il s'établit, c'est qu'il y propage l'ignorance et l'oisiveté , et que l'oisiveté est mère de tous les vices politiques et moraux.

L'amour du plaisir serait-il donc un vice? non. La nature porte l'homme à sa recherche, et tout homme obéit à cette impulsion de la nature. Mais le plaisir est le délassement du citoyen instruit, actif et industrieux, et c'est l'unique occupation de l'oisif et du stupide. Le Spartiate, comme le Perse, était sensible à l'amour; mais l'amour , différent en chacun d'eux , faisait de l'un un peuple vertueux, et de l'autre un peuple efféminé. Le ciel a fait les femmes dispensatrices de nos plaisirs les plus vifs. Mais le ciel a-t-il voulu qu'uniquement occupés d'elles, les hommes, à l'exemple des fades bergers de Ydstrée, n'eussent d'autre emploi que celui d'amans ? Ce n'est point dans les petits soins d'une passion langoureuse , mais dans l'activité de son esprit, dans l'acquisition des connaissances , dans ses travaux et son industrie , que l'homme peut trouver un

remède à l'ennui. L'amour est toujours un péché théologique, et devient un péché moral lorsqu'on en fait sa principale occupation : alors il énerve l'esprit et dégrade l'âme.

Qu'à l'exemple des Grecs et des Romains, les nations fassent de l'amour un dieu, mais qu'elles ne s'en rendent point les esclaves. L'Hercule qui combat Achéloùs, et lui enlève Déjanire , est ti\s de Jupiter; mais l'Hercule qui fde aux pieds d'Omphale n'est qu'un sybarite. Tout peuple actif et éclairé est le premier de ces Hercules; il aime le plaisir, le conquiert, et ne s'en excède point : il pense souvent, jouit quelquefois.

Quant au peuple esclave et superstitieux, il pense peu, s'ennuie beaucoup , voudrait toujours jouir, s'excite et s'énerve. Le seul antidote à son ennui serait le travail, l'industrie et les lumières. Mais, dit à ce sujet Sidney , les lumières d'un peuple sont toujours proportionnées à sa liberté , comme son bonheur et sa puissance sont toujours proportionnés à ses lumières. Aussi l'Anglais , plus libre , est communément plus éclairé que le Français, le Français que l'Espagnol, l'Espagnol que le Portugais, le Portugais que le Maure. L'Angleterre, en conséquence, est, relativement à son étendue, plus puissante que la France (i), la France que l'Espagne , l'Espagne que le Portugal , et le Portugal que Maroc. Plus les peuples sont éclairés , plus ils sont vertueux, puissans et heureux. C'est à l'ignorance seule qu'il faut imputer les effets contraires. Il n'est qu'un cas où l'ignorance puisse être désirable ;

(i) Pour prouver l'avantage du moral sur le physique, le ciel, disent les Anglais, a voulu que la Grande-Bretagne proprement dite n'eût que le quart d'étendue de l'Espagne , que le tiers de la France, et que, moins peuplée peut-être que ce dernier royaume, elle lui commandât par la supériorité de son gouvernement.

c'est lorsque tout est désespéré dans un état, et qu'à travers les maux présens on aperçoit encore de plus grands maux à venir. Alors la stupidité est un bien (i) ; la science et la prévoyance sont un mal. C'est alors que, fermant les yeux à la lumière, on voudrait se cacher des maux sans remède. La position du citoyen est semblable à celle du marchand naufragé ; l'instant pour lui le plus cruel n'est pas celui où, porté sur les débris du vaisseau , la nuit couvre la surface des mers, où l'amour de la vie et l'espérance lui font dans l'obscurité entrevoir une terre prochaine. Le moment terrible est le lever de l'aurore, lorsque, repliant les voiles de la nuit, elle éloigne la terre de ses yeux et lui découvre à la fois l'immensité des mers et de ses malheurs : c'est alors que l'espérance, portée avec lui sur les débris du vaisseau , fuit et cède sa place au désespoir.

S'il est quelque royaume en Europe où les malheurs des citoyens soient sans remède , qu'on y détruise l'ignorance, et l'on y aura détruit tous les germes du mal moral. Non-seulement l'ignorance plonge les peuples dans la mollesse, mais elle éteint en eux jusqu'au sentiment de l'humanité : les plus ignoranssont les plus barbares. Lequel se montra, dans la dernière guerre, le plus inhumain des peuples? l'ignorant Portugais : il coupait le nez et les oreilles des prisonniers faits sur les Espagnols. Pourquoi les Anglais et les Français se montrèrent-ils plus généreux? c'est qu'ils étaient moins stupides.

Nul citoyen de la Grande-Bretagne qui ne soit

(i)Dans les empires d"Orient, le plus funeste et le plus dangereux don du ciel serait une âme noble, un esprit élevé. Les gens vertueux et raisonnables supportent impatiemment le joug du despotisme. Or, cette impatience est un crime dont le sultan les punirait. Peu d'Orientaux sont exposés à ce danger.

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plus ou moins instruit (i). Point d'Anglais que la forme de son gouvernement ne nécessite à l'étude (2).

(1) En Angleterre, pourquoi les grands sont-ils, en général, plus éclairés qu'en tout autre pays? c'est qu'ils ont intérêt de l'être. En Portugal, au contraire, pourquoi sont-ils si souvent ignorans et stupides ? c'est que nul intérêt ne les nécessite à s'instruire. La science des premiers est celle de l'homme et du gouvernement; celle des seconds est la science du lever, du coucher et des voyages du prince.

Mais les Anglais ont-ils porté dans la morale et la politique toutes les lumières qu'on devait attendre d'un peuple aussi libre? j'en doute. Enivrés de leur gloire, les Anglais ne soupçonnent point de défaut dans leur gouvernement actuel. Peut-être les écrivains français ont-ils eu sur cet objet des vues plus profondes et plus étendues. Il est deux causes de cet effet :

La première est l'état de la France Le malheur n'est-il pas encore excessif en un pays -7 n'a-t-il pas entièrement abattu les esprits : il les éclaire , et devient dans l'homme un principe d'activité. Souûret-on , on veut s'arracher à la douleur , et ce désir est inventif.

La seconde est peut-être le peu de liberté dont jouissent €n France les écrivains. L'homme en place fait-il une injustice, une bévue : il faut la respecter. La plainte est , en ce royaume , le crime le plus puni. Y veut-on écrire sur les matières d'administration : il faut, pour cet effet , remonter en morale et en politique jusqu'à ces principes simples et généraux dont le développement indique d'une manière éloignée la route que le gouvernement doit tenir pour faire le bien. Les écrivains français ont présenté en ce genre les idées les plus grandes et les plus étendues. Ils se sont par cette raison rendus plus universellement utiles que les écrivains anglais. Ces derniers , n'ayant pas les mêmes motifs pour s'élever à des principes généraux et premiers , font de bons ouvrages , mais presque uniquement applicables à la forme particulière de leur gouvernement, aux circonstances présentes , et enfin à l'affaire du jour.

(2) Iln'est point à Londres d'ouvrier, de porteur de chaise , qui ne lise les gazettes, qui ne soupçonne la vénalité de ses représentans , et ne croie , en conséquence , devoir s'instruire de ses droits en qualité de citoyen. Aussi nul membre du parlement n'oserait y proposer une loi directement contraire à la liberté nationale. S'il le faisait, ce membre, cité par le parti de l'opposition et les papiers publics devant le peuple , serait exposé à sa vengeance. Le corps du parlement est donc contenu par la nation. Nul bras maintenant assez fort pour enchaîner un pareil peuple. Son asservissement est donc éloigné. Est-il impossible ? je ne l'assurerai pas. Peut-être ses immenses richesses présagent-elles déjà cet événement futur.

Aucun ministère que Je cri national avertisse plus promptement de ses fautes. Or, si , dans la science du gouvernement comme dans toute autre , c'est du choc des opinions contraires que doit jaillir la lumière, point de pays où l'administration puisse être plus éclairée , puisqu'il n'en est aucun où la presse soit plus libre .

Il n'en est pas de même à Lisbonne. Où le citoyen étudierait-il la science du gouvernement ? Serait-ce dans les livres? la superstition souffre à peine qu'on y lise la Bible. Serait-ce dans la conversation ? il est dangereux d'y parler des affaires publiques , et personne , en conséquence, ne s'y intéresse. Serait-ce enfin au moment qu'un grand entre en place? mais alors, comme je l'ai déjà dit, le moment de se faire des principes est passé; c'est le temps de les appliquer, d'exécuter, et non de méditer. D'où faut-il donc qu'une pareille nation tire ses généraux et ses ministres? de l'étranger.

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