‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 108 sur 226 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

L'ignorance n assure point la fidélité des sujets.

Quelques politiques ont regardé l'ignorance comme favorable au maintien de l'autorité du prince , comme l'appui de sa couronne et la sauvegarde de sa personne : rien de moins prouvé par l'histoire. L'ignorance des peuples n'est vraiment favorable qu'au sacerdoce. Ce n'est point en Prusse , en Angleterre , où l'on peut tout dire et tout écrire , qu'on attente à la vie des monarques; mais en Portugal, en Turquie, dans l'Indoustan, etc. Dans quel siècle dressait-on l'échafaud de Charles Ier ? dans celui où la superstition comraan-

dait en Angleterre, où les peuples, gémissant sous le joug de l'ignorance, étaient encore sans art et sans industrie.

Si la vie de George III est assurée , ce n'est point l'esclavage et l'ignorance, mais les lumières et la liberté, qui la lui assurent. En est-il de même en Asie? y voit-on un trône au-dessus de l'atteinte d'un meurtrier ? Tout pouvoir sans bornes est un pouvoir incertain (i). Les siècles où les princes sont le plus exposés aux coups du fanatisme et de l'ambition, sont ceux de l'ignorance et du despotisme ; et tout monarque qui les propage , creuse le gouffre où du moins s'abîmera sa postérité. A-t-il avili Fhomme au point de fermer la bouche aux opprimés : il a conjuré contre lui-même. Qu'alors un prêtre armé du poignard de la religion , ou qu'un usurpateur , à la tête d'une troupe de brigands, descende dans la place publique, il sera suivi de ceux mêmes qui, s'ils avaient eu des idées nettes de la justice, eussent, sous l'étendard du prince légitime , combattu ou puni le prêtre ou l'usurpateur. Tout l'Orient dépose en faveur de ce que j'avance. Tous les trônes y ont été souillés du sang de leur maître. L'ignorance n'assure donc pas la fidélité des sujets.

Ses principaux effets sont d'exposer les empires à tous les malheurs d'une mauvaise administration, de répandre sur les esprits un aveuglement qui, passant bientôt du gouverné au gouvernant , assemble les tempêtes sur la tête du monarque. Dans les pays policés,

(i) Le dernier roi cleDanemarck doutait, sans contredit, de la légitimité du pouvoir despotique , lorsqu'il permit à des écrivains célèbres de discuter à cet égard ses droits , ses prétentions ', et d'examiner les limites que l'intérêt public devait mettre à sa puissance. Quelle magnanimité dans un souverain! Son autorité en fut-elle affaiblie? non ; et cette noble conduite , qui le rendit cher à son peuple , deit a jamais le rendre respectable à l'humanité.

n'est-ce pas l'ignorance , trop souvent compagne du despotisme , qui , s'opposant à toute réforme utile , éternise les abus, et non-seulement prolonge la durée des calamités publiques, ruais rend encore les citoyens incapables de celle opiniâtre attention qu'exige l'examen de la plupart des questions politiques?

Prenons pour exemple celle du luxe» Que de sagacité et d'attention pour résoudre ce problème politique ! Combien une erreur sur de pareilles questions n'est-elle pas quelquefois préjudiciable aux empires, et l'ignorance, par conséquent, funeste aux nations?

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