CHAPITRE V
Du luxe et de la tempérance.
Il est deux sortes de luxe. Le premier est un luxe national fondé sur une certaine égalité dans le partage des richesses publiques. Il est peu apparent (i), et s'é-
(!) De grandes richesses sont-elles réparties entre un grand nombre
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tend à presque tous les habitans d'un pays. Ce partage ne permet pas aux citoyens de vivre dans le faste et l'intempérance d'un Samuel Bernard, mais dans un certain état d'aisance et de luxe par rapport aux citoyens d'une autre nation. Telle est la position d'un paysan anglais (i) comparé à un paysan français. Or, le premier n'est pas toujours le plus tempérant.
La seconde espèce de luxe , moins générale (2) , plus apparente, et renfermée dans une classe plus ou moins nombreuse de citoyens, est l'effet d'une
de citoyens? chacun d'eux vit dans un état d'aisance et de luxe par rapport aux citoyens d'une autre nation , et n'a cependant que peu d'argent à mettre en ce qu'on appelle magnificence. Chez un tel peuple , le luxe est , si je l'ose dire , national , mais peu apparent. Au contraire, dans un pays où tout l'argent est rassemblé dans un petit nombre de mains, chacun des riches a beaucoup à mettre en somptuosité. Un tel luxe suppose un partage très-inégal des richesses de l'état ; et ce partage est sans doute une calamité publique. En est-il ainsi de ce luxe national qui suppose tous les citoyens dans un certain état d'aisance , et par conséquent un partage à peu près égal de ces mêmes richesses? Non : ce luxe, loin d'être un malheur, est un bien public. Le luxe, par conséquent, n'est point en luimême un mal.
(i)Le Spartiate était fort et robuste 5 il était donc suffisamment, substanté. Les paysans, en certains pays, sont maigres et faibles; ils ne sont donc pas assez nourris. Le Spartiate a donc vécu dans un état de luxe par rapport aux habitans de quelques autres contrées.
(2) On peut au nombre, et surtout à l'espèce de manufactures d'un pays, juger de la manière dont les richesses y sont réparties. Tous les citoyens y sont-ils aisés : tous veulent être bien vêtus. Il s'y établit, en conséquence, un grand nombre de manufactures ni trop fines ni trop grossières. Les étoffes en sont solides, durables et bien frappées , parce que les citoyens sont pourvus de l'argent nécessaire pour se vêtir, mais non pour changer souvent d'habits. L'argent d'un royaume est-il au contraire rassemblé dans un petit nombre de mains : la plupart des citoyens languissent dans la misère. L'indigent ne s'habille point, et plusieurs des manufactures dont nous venons de parler tombent. Que substitue-t-on à ces établissemens ? quelques manufactures d'étoffes riches , brillantes et peu durables j parce que l'opulence , honteuse d'user un habit , veut en changer souvent. C'est ainsi que tout se tient dans un gouvernement.
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répartition très -inégale des richesses nationales. Ce luxe est. celai des gouvernemens despotiques, où la bourse des petits est sans cesse vidée dans celle des grands; où quelques-uns regorgent de superflu , lorsque les autres manquent du nécessaire (i). Les habitans d'un tel pays consomment peu : qui n'a rien , n'achète rien. Ils sont d'ailleurs d'autant plus tempérans , qu'ils sont plus indigens.
La misère est toujours sobre; et le luxe, dans ces gouvernemens, ne produit pas l'intempérance, mais la tempérance nationale, c'est-à-dire, du plus grand nombre.
Sachons maintenant si cette tempérance est aussi féconde en prodiges que l'assurent les moralistes. Que l'on consulte l'histoire : on apprend que les peuples communément les plus corrompus sont les sobres habitans soumis au pouvoir arbitraire ; que les nations réputées les plus vertueuses sont au contraire ces nations libres, aisées, dont les richesses soilt le plus également réparties, et dont les citoyens, en conséquence, ne sont pas toujours les plus lempérans. En général , plus un homme a d'argent, plus il en dépense, mieux il se nourrit. La frugalité, vertu sans doute respectable et méritoire dans un particulier, est dans une nation toujours l'effet d'une grande cause. La vertu d'un peuple est presque toujours une vertu de nécessité; et la
(i) Lorsque je vois, disait un grand roi, délicatesse et profusion sur la table du riche , du grand et du prince , je soupçonne disette sur celle du peuple. J'aime à savoir mes sujets bien nourris, bien vêtus. Je ne tolère la pauvreté qu'à la tête de mes régimens. La pauvreté est brave, active, intelligente, parce qu'elle est avide de richesses , parce qu'elle poursuit l'or à travers les dangers , parce que l'homme est plus hardi pour conquérir que pour conserver, et le voleur plus courageux que le marchand. Ce dernier est plus opulent , il apprécie mieux la vraie valeur des richesses ; le voleur s'en exagère toujours le prix.
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frugalité, par celte raison, produit rarement dans les empires les miracles qu'on en publie.
Les Asiatiques esclaves, pauvres et nécessairement tempérans sous Darius et Tigrane, n'eurent jamais les vertus de leurs vainqueurs.
Les Portugais , comme les Orientaux, surpassent les Anglais en sobriété, et ne les égalent point en valeur, en industrie, en vertu, enfin en bonheur (t). Si les Français ont été battus dans la dernière guerre, ce n'est point à l'intempérance de leurs soldats qu'il faut rapporter leurs défaites. La plupart des soldats sont tirés de la classe des cultivateurs, et les cultivateurs français ont l'habitude de la sobriété.
Si les moralistes vantent sans cesse la frugalité, c'est qu'ils n'ont point d'idées nettes du luxe, qu'ils le confondent avec la cause souvent funeste qui le produit, qu'ils se croyeni vertueux parce qu'ils sont austères, et raisonnables parce qu'ils sont ennuyeux. Cependant, l'ennui n'est pas raison.
Les écrivains de l'antiquité qui n'ont vu pareillement dans le luxe que le corrupteur de l'Asie, se sont trompés comme les modernes.
Pour savoir si c'est le luxe ou la cause même du luxe qui dans l'homme détruit tout amour de la vertu , qui corrompt les mœurs d'une nation et l'avilit, il faut d'abord déterminer ce qu'on entend par le mot peuple vil. Est-Ge celui dont tous les citoyens sont cerrompus? il n'est point de tel peuple. Il n'est point de pays où l'ordre commun du bourgeois, toujours opprimé et rarement oppresseur , n'aime et n'estime la vertu. Son
(i) L'Angleterre a peu d'étendue, et toute l'Europe la respecte. Quelle preuve plus assurée de la sagesse de son administration , de l'aisance, du courage des peuples, enfin de ce bonheur national que les législateurs et les philosophes se proposent de procurer aux hommes , les premiers par les lois ; les seconds par leurs écrits ?