‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 115 sur 226 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Division d'intérêt des citoyens produite par leur multiplication.

JJu moment où les citoyens , trop multipliés dans un état pour se rassembler dans un même lieu , ont nommé des représentans , ces représentais, tirés du corps même de la nation, choisis par elle, honorés de ce choix, ne proposent d'abord que des lois conformes à l'intérêt public. Le droit de propriété est pour eux un droit sacré. Ils le respectent d'autant v plus, que, surveillés par la nation , s'ils en trahissaient la confiance ils en seraient punis par le déshonneur, et peut-être par un châtiment plus sévère.

C'est donc au moment où, comme je l'ai déjà dit, les peuples ont édifié une capitale immense, où les intérêts compliqués des diflérens ordres de l'état ont multiplié les lois; où, pour se soustraire à leur étude fatigante, les peuples se reposent de ce soin sur leurs représentans; où les habitans enfin, uniquement occupés de mettre leurs terres en valeur, cessent d'être citoyens et ne sont qu'agriculteurs, que le représentant sépare*son intérêt de celui des représentés. C'est alors que la paresse de l'esprit dans les commettans, le désir

364 DE i'homme.

actif du pouvoir dans les commis, annoncent un grand changement dans l'état. Tout en ce moment favorise l'ambition de ces derniers.

Lorsqu'cn conséquence de la multiplication de ses habhans, un peuple se subdivise en plusieurs classes , et que l'on compte dans la même nation celle des riches, des indigens, des propriétaires, des négocians, etc., il n'est pas possible que les intérêts de ces divers ordres de citoyens soient toujours les mêmes. Rien, à certains égards, de plus contraire à l'intérêt national qu'un trop grand nombre d'hommes sans propriétés : ce sont autant d'ennemis secrets que le tyran peut à son gré armer contre les propriétaires. Cependant rien de plus conforme à l'intérêt du négociant; plus il est d'indigens, moins il paie leur travail : l'intérêt du commerçant est donc quelquefois contraire à l'intérêt public. Or, un corps de négociants est souvent le puissant dans un pays de commerce. Il a sous ses ordres un nombre infini de matelots, d'artisans, de porte-faix , d'ouvriers de toute espèce, qui, n'ayant d'autres ricbesses que leurs bras , sont toujours prêts à les employer au service de quiconque les paie.

Un peuple compose-t-il , sous un même nom , une infinité de peuples différens, et dont les intérêts sont plus ou moins contradictoires: il est évident que, faute d'unité dans l'intérêt national et d'unanimité réelle dans les arrêtés des divers ordres des commettans , le représentant, favorisant tour à tour telle ou telle classe de citoyens, peut, en semant entre elles la division , se rendre d'autanUplus redoutable à toutes, qu'en armant une partie de la nation contre l'autre, il se met par ce moyen à l'abri de toute recberche.

L'impunité lui a-t-elle donné plus de considération et de hardiesse , il sent enfin qu'au milieu de l'anarchie des intérêts nationaux, il peut de jour en jour

devenir plus indépendant , s'approprier de jour en jour plus d'autorité et de richesses : qu'avec de grandes richesses il peut soudoyer ceux qui , sans propriétés , se vendent à quiconque veut les acheter, et que l'acquisition de tout nouveau degré d'autorité doit lui fournir de nouveaux moyens d'en usurper une plus grande.

Lorsque, animés de cet espoir, les représentais ont, par une conduite aussi malhonnête qu'adroite , acquis un pouvoir égal à celui de la nation entière , de ce moment il se fait une division d'intérêts entre la partie gouvernante et la partie gouvernée. Tant que la dernière est composée de propriétaires aisés , braves , éclairés , en état d'ébranler et peut-être même de détruire l'autorité des représentais , le corps de la nation est ménagé ; il est même florissant. Mais cet équilibre de puissance peut-il subsister long-temps entre ces deux ordres de citoyens? N'est-il pas à craindre que, les richesses s'accumulant insensiblement dans un plus petit nombre de mains , le nombre des proprié! aires , seuls soutiens de la liberté publique , ne diminue journellement (i)? que l'esprit d'usurpation , toujours plus actif dans les représentais, que l'esprit de conservation et de défense dans \es représentés, ne mette à la longue la balance du pouvoir en faveur des premiers /Quelle autre

(i) Un homme s'enrichit-il dans le commerce : il réunit une infinité de petites propriétés à la sienne. Alors le nombre des propriétaires , et par conséquent de ceux dont l'intérêt est le plus étroitement lié à l'intérêt national, est diminué ; le nombre , au contra:re, des hommes sans propriété et sans intérêt à la chose publique s'est accru. Si de tels hommes sont toujours aux gages de quiconque les paye , comment se persuader que le puissant ne s'en serve jamais pour se soumettre ses concitoyens? Tel est l'effet nécessaire de la trop grande multiplication des hommes dans un empire. C'est le cercle vicieux qu'ont jusqu'à présent parcouru tous les divers gouvernemens connus.

366 de l'homme.

cause du despotisme auquel ont jusqu'à présent abouti

toutes les différentes espèces de gouvernement?

Ne sent-on pas qu'en un pays vaste et peuplé la division des intérêts des gouvernés doit toujours fournir aux gouvernails le moyen d'envahir une autorité que l'amour naturel de l'homme pour le pouvoir lui fait toujours désirer? Tous les empires se sont détruits; et c'est du moment où les nations, devenues nombreuses, ont été gouvernées par des représentons, où ces représentais, favorisés parla division des intérêts des commcttans, ont pu s'en rendre indépendant, qu'on doit dater la décadence de ces empires.

En tous pays , la grande multiplication des hommes fut la cause inconnue , nécessaire et éloignée , de la perte des mœurs (i). Si les nations de l'Asie, toujours citées comme les plus corrompues, reçurent les premières le joug du despotisme, c'est que, de toutes les parties du monde , l'Asie fut la première habitée et policée.

Son extrême population la soumit à des souverains. Ces souverains accumulèrent les richesses de l'état sur un petit nombre de grands, les revêtirent d'un pouvoir excessif; et ces grands alors se plongèrent dans le luxe, languirent dans cette corruption, c'est-à-dire dans cette indifférence pour le bien public, que l'histoire a toujours si justement reprochée aux Asiatiques.

(i) Maïs n'est-il point de loi qui pût prévenir les funestes effets de la trop grande multiplication des hommes , et lier étroitement l'intérêt du représentant à l'intérêt du représenté? En Angleterre, ces deux intérêts sans doute ne sont plus les mêmes qu'en Turquie , où le sultan se déclare l'unique représentant de sa nation. Mais, s'il est des formes de gouvernement plus favorables les unes que les autres à l'union de l'intérêt public et particulier, il n'en est aucune où ce grand problème moral et politique ait été parfaitement résolu. Jusqu'à son entière résolution, la seule multiplication des hommes doit , en tout empire , engendrer la corruption des mœurs.

Après avoir rapidement considéré les grandes causes dont le développement vivifie les sociétés depuis le moment de leur formation jusqu'au moment de leur décadence ; après avoir indiqué les situations et les étals différens par lesquels passent ces sociétés pour tomber enfin sous le pouvoir arbitraire; il faut maintenant examiner pourquoi, ce pouvoir une fois établi, il se fait dans les nations une répartition de richesses qui , plus inégale et plus prompte dans le gouvernement despotique que dans tout autre , les précipite plus rapidement à leur ruine.

Page 1