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CHAPITRE IX

Du partage trop inégal des richesses nationales .

Point de forme de gouvernement où. maintenant les richesses nationales soient et puissent être également réparties. Se flatter de cet égal partage chez un peuple soumis au pouvoir arbitraire, c'est folie.

Dans les gouvernemens despotiques , si les richesses de tout un peuple s'absorbent dans un petit nombre de familles, la cause en est simple. Les peuples reconnaissent-ils un maître; peut-il arbitrairement leur imposer des taxes , transporter à son gré les biens d'une certaine classe de citoyens à une autre : il faut qu'en peu de temps les richesses de l'empire (1) se rassem-

(1) Plus le prince croît en pouvoir, moins il est accessible. Sous le vain prétexte de rendre la personne royale plus respectable, les favoris la voilent à tous les yeux. L'approche en est interdite aux sujets. Le monarque devient un dieu invisible. Quel est donc dans cette apothéose , l'objet des favoris ? d'abrutir le prince pour le gouverner. Ils le relèguent donc à cet effet dans un sérail , ou le renferment dans leur petite société ; et toutes les richesses nationales s'absorbent alors dans un très-petit nombre de familles.

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Lient dans les mains des favoris. Mais quel bien ce

mal de l'état fait-il au prince? le voici :

Un despote, en qualité d'homme, s'aime de préférence aux autres. Il veut être heureux, et sent, comme le particulier , qu'il participe à la joie et à la tristesse de tout ce qui l'environne. Son intérêt c'est que ses gens , c'est-à-dire ses courtisans, soient conlens. Leur soif pour l'or est insatiable. S'ils sont, à cet égard, sans pudeur, comment leur refuser sans cesse ce qu'ils lui demandent toujours? Voudra-t-il constamment mécontenter ses familiers, et s'exposer au chagrin communicatif de tout ce qui l'entoure? Peu d'hommes ont ce courage. Il videra donc perpétuellement la bourse de ses peuples dans celle de ses courtisans; et c'est entre ses favoris qu'il partagera presque toutes les richesses de l'état. Ce partage fait, quelles bornes mettre à leur luxe? Plus il est grand, et plus, dans la situation où se trouve alors un empire , ce luxe est utile. Le mal n'est que dans sa cause productrice, c'est-à-dire, dans le partage trop inégal des richesses nationales et dans la puissance excessive du prince, qui, peu instruit de ses devoirs , et prodigue par faiblesse , se croit généreux , lorsqu'il est injuste (i).

(i) De la somme des impôts mis sur le peuple, une partie est destinée à l'entretien et à l'amusement particulier du souverain ; mais l'autre doit être en entier appliquée aux besoins de l'état. Si le prince est propriétaire de la première partie, il n'est qu'administrateur de la seconde. Il peut être libéral de l'une , il doit être économe de l'autre. Le trésor public est un dépôt entre les mains du souverain. « Je me croirais indigne du trône, disait un grand prince, » si, dépositaire de la recette des impôts, j'en distrayais une seule » pension pour enrichir un favori ou un délateur. » Tibère même répétait souvent à ses favoris : « Je me garderai bien de toucher au » trésor public. Si je l'épuisais en folles dépenses, il faudrait le « remplir ; et pour cet effet avoir recours à des moyens injustes. Le :. trône en serait ébranlé. »

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Mais le cri de la misère ne peut-il l'avertir de sa méprise? Le trône où s'assied un sultan est inaccessible aux plaintes de ses sujets,* elles ne parviennent point jusqu'à lui. D'ailleurs, que lui importe leur félicité, si leur mécontentement n'a. nulle influence immédiate sur son bonheur actuel !

Le luxe, comme je le prouve, est, dans la plupart des pays, l'effet rapide et nécessaire du despotisme. C'est donc contre le despotisme que doivent s'élever les ennemis du luxe (i). Pour supprimer un effet, il

(i) A quel signe reconnaît-on le luxe vraiment nuisible? à l'espèce de marchandise étalée sur les boutiques. Plus ces marchandises sont riches , moins il y a de proportion dans la fortune des citoyens. Or, cette grande disproportion , toujours un mal en elle-même , devient encore un plus grand mal par la multiplicité des goûts qu'elle engendre. Ces goûts contractés, on veut les satisfaire. Il faut à cet effet d'immenses trésors. Point de bornes alors au désir des richesses. Vertu, honneur, patrie, tout est sacrifié à l'amour de l'argent.

Dans les pays, au contraire, où l'on se contente du nécessaire, l'on est heureux et l'on peut être vertueux. Le luxe excessif, qui , presque partout , accompagne le despotisme, suppose une nation déjà partagée en oppresseurs et en opprimés , en voleurs et en volés. Mais si les voleurs forment le plus petit nombre, pourquoi ne succombent-ils pas sous les efforts du plus grand ? A quoi doivent-ils leur salut ? à l'impossibilité où se trouvent les volés de se donner le mot et de se rassembler le même jour. D'ailleurs , l'oppresseur, avec l'argent déjà pillé , peut toujours soudoyer une armée pour combattre les opprimés , et les vaincre en détail. Aussi le pillage d'une nation soumise au despotisme continue-t-il jusqu'à ce qu'enfin le dépeuplement , la misère des peuples , aient également soumis et le voleur et le volé au joug d'un voisin puissant. Une nation n'est plus en cet état composée que d'indigens sans courage , et de brigands sans justice : elle est avilie et sans vertu

Il n'en est pas ainsi dans un pays où les richesses sont à peu près également réparties entre les citoyens , où tous sont aisés par rapport aux citoyens des autres nations. Dans ce pays, nul homme assez riche pour se soumettre ses compatriotes. Chacun, contenu par son voisin , est plus occupé de conserver que d'envahir. Le désir de la conservation y devient donc le vœu général et dominant de la plus grande et de la plus riche partie de la nation. C'est et ce désir, et l'état d'aisance des citoyens ? et le respect de la propriété d'autrui,

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