‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 12 sur 226 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De V éducation domestique.

Cette sorte d'éducation est sans doute la plus uniforme : elle est plus la même. Deux frères élevés chez leurs parens ont le même précepteur, ont à peu près les mêmes objets sous les yeux ; ils lisent les mêmes livres. La différence de l'âge est la seule qui paraisse devoir en mettre dans leur instruction. Veut-on la rendre nulle? Suppose-t-on , à cet effet , deux frères jumeaux ? Soit : mais auront-ils eu la même nourrice? Qu'importe? Il importe beaucoup. Comment douter de l'influence du caractère de la nourrice sur celui du nourrisson! On n'en doutait pas du moins en Grèce, et

(i) J'observerai d'ailleurs que c'est au hasard, c'est-à-dire, à ce que le maître n'enseigne pas , que nous devons la plus grande partie de notre instruction. Celui dont le savoir se bornerait aux vérités qu'il tient de sa gouvernante ou de son précepteur, et aux' faits contenus dans le petit nombre de livres qu'on lit dans les classes , serait sans contredit le plus sot enfant du monde.

Ton en est assuré par le cas qu'on y faisait des nourrices lacédémoniennes.

En effet, dit Plutarque, si le Spartiate, encore à la mamelle, ne crie point; s'il est inaccessible à la crainte, et déjà patient de la douleur , c'est sa nourrice qui le rend tel. Or, en France, domine en Grèce, le choix d'une nourrice ne peut donc être indifférent.

Mais je veux que la même nourrice ait allaité ces jumeaux , et les ait élevés avec le même soin. S'imaginet-on que, remis par elle à leurs parens, les père et mère aient pour ces deux enfans précisément le même degré de tendresse , et que la préférence donnée , sans s'en apercevoir, à l'un des deux, n'ait nulle influence sur son éducation? Veut-on encore que le père et la mère les chérissent également? en sera-t-il de même des domestiques? le précepteur n'aura-t-il pas un bienaimé? l'amitié qu'il témoignera à l'un des deux enfans sera-t-elle long-temps ignorée de l'autre? l'humeur ou la patience du maître , la douceur ou la sévérité de ses leçons, ne produiront-elles sur eux aucun effet? ces deux jumeaux, enfin, jouiront-ils tous deux de la même santé ?

Dans la carrière des arts et des sciences , que tous deux parcouraient d'abord d'un pas égal , si le premier est arrêté par quelque maladie, s'il laisse prendre au second trop d'avance sur lui , l'étude lui devient odieuse. Un enfant perd-il l'espoir de se distinguer; est-il forcé, dans un genre, de reconnaître un certain nombre de supérieurs/ : il devient , dans ce même genre, incapable de travail et d'une application vive. La crainte même du châtiment est alors impuissante. Celte crainte fait contracter à un enfant l'habitude de l'attention , lui fait apprendre à lire, lui fait exécuter tout ce qu'on lui commande; mais elle ne lui inspire pas cette ardeur studieuse, seul garant des grands succès. C'est l'émula-

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tion qui produit les génies , et c'est le désir de s'illustrer qui crée les talens. C'est du moment où l'amour de la gloire se fait sentir à l'homme et se développe en lui, qu'on peut dater les progrès de son esprit. Je l'ai toujours pensé , la science de l'éducation n'est peutêtre que la science des moyens d'exciter l'émulation. Un seul mot l'éteint ou l'allume. L'éloge donné au soin avec lequel un enfant examine un objet, et au compte exact qu'il en rend , a quelquefois suffi pour le douer de cette espèce d'attention à laquelle il a dû, dans la suite, la supériorité de son esprit. L'éducation reçue ou dans les collèges ou dans la maison paternelle n'est donc jamais la même pour deux individus.

Passons de l'éducation de l'enfance à celle de l'adolescence. Qu'on ne regarde pas cet examen comme superflu : cette seconde éducation est la plus importante. L'homme alors a d'autres instituteurs qu'il est utile de faire connaître. D'ailleurs c'est dans l'adolescence que se décident nos goûts et nos talens. Cette seconde éducation, la moins uniforme et la plus abandonnée au hasard , est en même temps plus propre à confirmer la vérité de mon opinion.

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