CHAPITRE XIII
Quels sont , dans les pays ou V argent n'a point de cours , les principes productifs de la vertu ?
Dans tout gouvernement , le principe le plus fécond en vertu est l'exactitude à punir et à récompenser les actions nuisibles ou utiles à la société.
Mais en quels pays ces actions sont-elles le plus exactement honorées ou punies? dans ceux où la gloire, l'estime générale et les avantages attachés à cette estime, sont les seules récompenses connues. Dans ces pays , la nation est l'unique et juste dispensatrice des récompenses. La considération générale , ce don de la reconnaissance publique , n'y peut être accordée qu'aux idées et aux actions utiles à la nation ; et tout citoyen , en conséquence, s'y trouve nécessité à la vertu.
Dans un pays où l'argent a cours, le public n'y peut être le seul possesseur des richesses, ni par conséquent l'unique distributeur des récompenses. Quiconque a de l'argent peut en donner, et le donne communément à la personne qui lui procure le plus de plaisirs. Cette personne nlest pas toujours la plus honnête. En effet, si l'homme veut toujours obtenir avec le plus de sûreté et le moins de peine possible l'objet (i) de ses désirs, et qu'il soit plus facile de se rendre agréable
(i) Qu'on ne s'étonne point de l'extrême amour des hommes pour l'argent. Un phénomène vraiment surprenant serait leur indifférence pour les richesses. Il faut, en tout pays oùTargent a cours, où les richesses sont l'échange de tous les plaisirs , que les richesses y soient aussi vivement poursuivies que les plaisirs même dont elles sont représentatives.
3y6 DE l'homme.
aux pnissans que recommandable au public, c'est donc au puissant qu'en général on veut plaire. Mais si l'intérêt du puissant est souvent contraire à l'intérêt national , les plus grandes récompenses seront donc , en certains pays, souvent décernées aux actions qui, personnellement utiles aux grands, sont nuisibles au public, et par conséquent criminelles. Voilà pourquoi les richesses y sont si souvent accumulées sur des hommes accusés de bassesses, d'intrigues, d'espionnage, etc. ,* voilà pourquoi les récompenses pécuniaires, presque toujours accordées au vice (i), y produisent tant de vicieux; et pourquoi l'argent a toujours été regardé comme une source de corruption.
Je conviens donc qu'à la tête d'une nouvelle colonie, si j'allais fonder un nouvel empire, et que je pusse à mon choix enflammer mes colons de la passion de la gloire ou de l'argent, c'est celle de la gloire que je devrais leur inspirer. C'est en faisant de l'estime publique et des avantages attachés à cette estime le principe d'activité de ces nouveaux citoyens, que je les nécessiterais à la vertu.
Dans un pays où l'argent n'a point cours, il est facile d'entretenir l'ordre et l'harmonie, d'encourager les talens et les vertus, et d'en bannir les vices. On entrevoit même en ce pays la possibilité d'une législation inaltérable, et qui, supposée bonne, conserverait toujours les citoyens dans le même état de bonheur. Cette
(i) Du moment où les honneurs ne sont plus le prix des actions honnêtes, les mœurs se corrompent. Lors de l'arrivée du duc de Milan à Florence, le mépris, dit Machiavel, était le partage des vertus et des talens. Les Florentins , sans esprit et sans courage , étaient dégénérés. S'ils cherchaient à se surpasser les uns les autres, c'était en magnificence d'habits, en vivacité d'expressions et de réparties. Le plus satirique était chez eux réputé le plus spirituel. Y aurait-il maintenant dans l'Europe quelque nation dont le tour d'esprit ressemblât à celui des Florentins de ce temps-là ?
possibilité disparaît dans les pays où l'argent a cours. Peut-être le problème d'une législation parfaite et durable y devient-il trop compliqué pour pouvoir être encore résolu. Ce que je sais, c'est que l'amour de l'argent y étouffant tout esprit, toute vertu patriotique, y doit à la longue engendrer tous les vices dont il est trop souvent la récompense.
Mais convenir que, dans l'établissement d'une nouvelle colonie, on doit s'opposer à l'introduction de l'argent, c'est convenir avec les moralistes austères du danger du luxe. Non, c'est avouer simplement que la cause du luxe, c'est-à-dire, que le partage trop inégal des riebesses est un mal (1). C'en est un en effet; et le luxe est, à certains égards, le remède à ce mal. Au moment de la formation d'une société , on peut sans doute se proposer d'en bannir l'argent; mais peut-on comparer fétat d'une telle société à celui où se trouvent maintenant la plupart des nations de l'Europe ?
Serait-ce dans des contrées à moitié soumises au despotisme, où l'argent eut toujours cours, où les richesses sont déjà rassemblées en un petit nombre de mains , qu'un esprit sensé formerait un pareil projet? Supposons le projet exécuté, supposons l'usage et l'introduction de l'argent défendu dans un pays; qu'en résulterait-il? je vais l'examiner.
(1) Ce n'est point de la masse plus ou moins grande des richesses nationales , mais de leur plus ou moins inégale répartition que dépend le bonheur ou le malheur des peuples. Supposons qu'on anéantisse la moitié des richesses d'une nation , si l'autre moitié est à peu près également répartie entre tous les citoyens , l'état sera presque également heureux et puissant.
De tous les commerces , le plus avantageux à chaque nation est celui dont les profits se partagent en un plus grand nombre de mains. Plus on compte , dans un état, d'hommes libres , indépendans et jouissant d'une fortune médiocre, plus l'état est fort.
>j8 DE L'HOMME,