‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 122 sur 226 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des pays ou V argent a cours.

Cjhez les peuples riches, s'il est beaucoup de vicieux, c'est qu'il est beaucoup de récompenses pour le vice. S'il s'y fait communément un grand commerce , c'est que l'argent y facilite les échanges. Si le luxe s'y montre dans toute sa pompe, c'est que la très-inégale répartition des richesses produit le luxe le plus apparent, et qu'alors, pour le bannir d'un état, il faudrait, comme je l'ai prouvé, en bannir l'argent. Nul prince ne peut concevoir un tel dessein; et, supposé qu'il le conçût, nulle nation, dans l'état actuel de l'Europe , qui se prêtai à ses désirs. Je veux cependant qu'humble disciple d'un moraliste austère, un monarque forme ce projet et l'exécute. Que s'ensuivrait-il? la dépopulation presque entière de l'état. Qu'en France, par exemple , on défende comme à Sparte l'introduction de l'argent et l'usage de tout meuble non fait avec la hache ou la serpe; alors le maçon, l'architecte, le sculpteur, le serrurier de luxe, le charron, le vernisseur, le perruquier, l'ébéniste, la fileuse , l'ouvrier en toile, en laine fine, en dentelles, soieries, etc. (i), abandonneraient la France et chercheraient un pays qui les nourrisse. Le nombre de ces exilés volontaires monterait peutêtre en ce royaume au quart de ses habitans. Mais si le nombre des laboureurs et des artisans grossiers que

(i) Dans cette supposition , ces ouvriers reprendraient les travaux de la campagne, et se feraient charretiers , bûcherons , etc. Ils n'en feraient rien. D'ailleurs, où trouver de l'emploi dans un pays déjà fourni à peu près du nombre de charretiers et de bûcherons nécessaire pour labourer les plaines et couper le bois ?

suppose la culture, se proportionne toujours au nombre des consommateurs, l'exil des ouvriers de luxe entraînera donc à sa suite celui de beaucoup d'agriculteurs. Les hommes opulens, fuyant avec leurs richesses chez l'étranger, seront suivis dans leur exil d'un certain nombre de leurs concitoyens et d'un grand nombre de domestiques. La France alors sera déserte. Quels seront srs habitans? quelques laboureurs dont le nombre, depuis l'invention de la charrue, sera bien moins considérable qu'il l'eut élé lors de la culture à la bêche. Dans cet état de dépopulation et d'indigence, que deviendrait ce royaume ? Porterait-il la guerre chez ses voisins : il serait sans argent (1). La soutiendrait-il sur son territoire : il serait sans hommes. D'ailleurs, la France n'étant pas comme la Suisse défendue par des montagnes inaccessibles, comment imaginer qu'un

(1) A-t-on défendu l'introduction de l'argent dans une nation : il faut , ou que cette nation adopte les lois de Sparte , ou qu'elle reste exposée à l'invasion de ses voisins. Quel moyen , à la longue , de leur résister, si, pouvant être toujours attaquée, elle ne peut les attaquer? Dans tout état , il faut, pour repousser la guerre, maintenant si dispendieuse , ou de grandes richesses , ou la pauvreté, le courage et la discipline des Spartiates. Or, qui fournit de grandes richesses au gouvernement? de grosses taxes levées sur le superflu et non sur les besoins des citoyens. Que supposent de grosses taxes ? de grandes consommations. Si l'Anglais vivait comme l'Espagnol de pain , d'eau et d'oignons, l'Angleterre, bientôt appauvrie et dans l'impossibilité de soudoyer des flottes et des armées , cesserait d'être respectée. Sa puissance, aujourd'hui fondée sur d'immenses revenus et de gros impôts, serait encore détruite, si ces impôts, comme je l'ai déjà dit , se levaient sur les besoins et non sur l'aisance des habitans.

Le crime le plus habituel des gouvernemens de l'Europe est leur avidité à s'approprier tout l'argent du peuple. Leur soif est insatiable Que s'ensuit-il? que les sujets dégoûtés de l'aisance par l'impossibilité de se la procurer, sont sans émulation et sans honte de leur pauvreté. Dès ce moment , la consommation diminue , les terres restent en friche, les peuples croupissent dans la paresse et l'indigence, parce que l'amour des richesses a pour base : i°. la possibilité d'en acquérir j 2°. l'assurance de les conserver 5 5\ le droit d'en faire usage.

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royaume dépeuplé, ouvert de toute part, attaquable en Flandre et en Allemagne, pût repousser le choc d'une nation nombreuse ? Il faudrait, pour y résister, que les Français, par leur courage et leur discipline, eussent sur leurs voisins le même avantage que les Grecs avaient jadis sur les Perses, ou que les Français conservent encore aujourd'hui sur les Indiens. Mais aucune nation européenne n'a cette supériorité sur les autres. La France, dévastée et sans argent, serait donc exposée au danger presque certain d'une invasion. Est-il un prince qui voulût à ce prix bannir les richesses et le luxe de son état?

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