‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 129 sur 226 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De V esprit religieux, destructif de V esprit législatif.

.L'obéissance aux lois esl le fondement de toute législation : l'obéissance au prêtre est le fondement de presque toute religion.

Si l'intérêt du prêtre pouvait se confondre avec l'intérêt national, les religions deviendraient les confirmatrices de toute loi sage et humaine. C'est tout le contraire. L'intérêt du corps ecclésiastique fut partout isolé et distinct de l'intérêt public. Le gouvernement sacerdotal a, depuis celui des Juifs jusqu'à celui du pape, toujours avili la nation chez laquelle il s'est établi. Partout le clergé voulut être indépendant du magistrat; et, dans presque toutes les nations, il y eut, en conséquence , deux autorités suprêmes et destructives l'une de l'autre.

Un corps oisif est ambitieux : il veut être riche et puissant, et ne peut le devenir qu'en dépouillant les magistrats de leur autorité (1) et les peuples de leurs biens. Les prêtres, pour se les approprier, fondèrent la religion sur une révélation et s'en déclarèrent les interprètes. Est-on l'interprète d'une loi ? on la change à son gré : on en devient à la longue l'auteur. Du moment où les prêtres se chargent d'annoncer les volontés du ciel et ne sont plus des hommes, ce sont des divi-

(1) Lors de la destruction projetée des parlemens en France , quelle joie indécente les prêtres de Paris ne firent-ils point éclater ! Que les magistrats de toutes les nations reconnaissent à cette joie la haine de l'autorité spirituelle pour la temporelle. Si le sacerdoce paraît quelquefois la respecter dans les rois , c'est lorsqu'ils lui sont soumis., et que par eux il commande aux lois.

nités; c'est en eux, ce n'esl point en Dieu que l'on croit; ils peuvent en son nom ordonner la violation de toute loi contraire à leurs intérêts, et la destruction de toute autorité rebelle à leurs décisions.

L'esprit religieux, par celte raison, fut toujours incompatible avec l'esprit législatif (1) , et le prêtre toujours l'ennemi du magistrat. Le premier institua les lois canoniques; le second, les lois politiques. L'esprit de domination et de mensonge présida à la confection des premières : elles furent funestes à l'univers. L'esprit de justice et de vérité présida plus ou moins à la confection des secondes; elles furent, en conséquence, plus ou moins avantageuses aux nations.

Si la justice et la vérité sont sœurs, il n'est de lois réellement utiles que les lois fondées sur une connaissance profonde de la nature et des vrais intérêts de l'homme. Toute loi qui pour base a le mensonge (2)

(r) L'intérêt du prêtre change-t-il? ses principes religieux changent. Combien de fois les interprètes de la révélation ont- ils métamorphosé la vertu en crime , et le crime en vertu ! ils ont béatifié l'assassin d'un roi. Quelle confiance peut donc inspirer la morale véritable des théologiens? La vraie morale puise ses principes dans la raison , dans l'amour du bien public ; et de tels principes sont toujours les mêmes.

(2) La vertu est si précieuse, et sa pratique si liée à l'avantage national , que , si la vertu n'était qu'une erreur , il lui faudrait sans doute sacrifier jusqu'à la vérité. Mais pourquoi ce sacrifice? et pourquoi le mensonge serait-il père de la vertu ? Partout où l'intérêt particulier se confond avec l'intérêt public, la vertu devient, dans chaque individu , l'effet nécessaire de l'amour de soi et de l'intérêt personnel.

Tous les vices d'une nation se rapportent toujours à quelques vices de sa législation. Pourquoi si peu d'hommes honnêtes? c'est que l'infortune poursuit presque partout la probité. Qu'au contraire les honneurs et la considération en soient les compagnes , tous les hommes seront vertueux. Mais il est des crimes secrets auxquels la religion seule peut s'opposer. Le vol d'un dépôt confié en est un exemple. Mais l'expérience prouve-t-eile que ce dépôt soit plus sûrement confié au prêtre qu'à Ninon de l'Enclos? Sous le nom de

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ou quelque fausse révélation , est toujours nuisible. Ce n'est point sur un tel fondement que l'homme éclairé édifiera les principes de l'équité. Si le Turc permet de tirer de son Koran les principes du juste et de l'injuste, et ne souffre pas qu'on les tire du Veddam, c'est que, sans préjugés à l'égard de ce dernier livre, il craindrait de donner à la justice et à la vertu un fondement ruineux. Il ne veut pas en confirmer les préceptes par de fausses révélations (i).

legs pieux , que de vols commis ! que de successions enlevées à des héritiers légitimes ! Telle est la source infecte des richesses immenses de l'Église. Voilà ses vols : où sont ses restitutions? Si le moine, dit-on, ne rend rien, il fait rendre. A quelle somme par an évaluer ces restitutions dans un grand royaume ? à cent mille écus ? Soit : qu'on compare cette somme à celle qu'exige l'entretien de tant de couvens : c'est alors qu'on pourra juger de leur utilité. Que dirait-on d'un financier qui, pour assurer la recette d'un million, en dépenserait vingt en frais de régie ? on le traiterait d'imhécille. Le public est cet imbécille , lorsqu'il entretient tant de prêtres. Leurs instructions, à trop haut prix, sont d'ailleurs inutiles à des peuples aisés, actifs, industrieux, et dont la liberté élève le caractère. Chez de tels peuples, il se commet peu de crimes secrets. Devrait-on encore ignorer que c'est à l'union de l'intérêt public et particulier, que les citoyens doivent leurs vertus patriotiques ? Les fondera-t-on toujours sur des erreurs et des révélations qui depuis si long-temps servent de prétexte aux plus grands forfaits!

(i) Si tous les hommes sont esclaves nés de la superstition , pourquoi, dira-t-on, ne pas profiter de leur faiblesse pour les rendre heureux et leur faire honorer les lois? Est-ce le superstitieux qui les respecte? C'est au contraire lui qui les viole. La superstition est une source empoisonnée d'où sont sortis tous les malheurs et les calamités de la terre. Ne peut-on la tarir? On le peut sans doute, et les peuples ne sont pas aussi nécessairement superstitieux qu'on Je pense. Ils sont ce que le gouvernement les fait. Sous un prince détrompé, ils ne tardent point à l'être. Le monarque, à la longue, est plus fort que les dieux. Aussi le premier soin du prêtre est de s'emparer de l'esprit des souverains. Point de viles flatteries auxquelles , à cet effet , il ne s'abaisse. Faut-il les déclarer de droit divin : il les déclarera tels , il s'avouera lui-même leur esclave , mais sous la condition tacite qu'ils seront réellement les siens. Les princes cessent-ils de l'être : le clergé change de ton ; et, si les circonstances

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Le mal que font les religions est réel , et le bien imaginaire. De quelle utilité, en effet, peuvent-elles être? Leurs préceptes sont ou contraires ou conformes à la loi naturelle, c'est-à-dire, à celle que la raison perfectionnée dicté aux sociétés pour leur plus grand bonheur. Dans le premier cas, il faut rejeter les préceptes de cette religion comme contraires au bien public ; dans le second , il faut les admettre : mais alors que sert une religion qui n'enseigne rien que l'esprit et le bon sens n'enseignent sans elle ?

Du moins, dira-t-on , les préceptes delà raison , consacrés par une révélation , en paraissent plus respectables. Oui, dans un premier moment de ferveur. Alors des maximes crues vraies parce qu'on les croit révélées agissent plus fortement sur les imaginations. Mais cet enthousiasme est bientôt dissipé.

De tous les préceptes , ceux dont la vérité est démontrée sont les seuls qui commandent constamment aux esprits. Une révélation , par cela même qu'elle est incertaine et contestée, loin de fortifier la démonstration d'un principe moral, doit à la longue en obscurcir l'évidence (i). L'erreur et la vérité sont deux êtres hétérogènes : ils ne s'allient jamais ensemble. Tous les hommes , d'ailleurs , ne sont pas mus par la religion : tous n'ont pas la foi , mais tous sont animés du désir

lui sont favorables , il leur annonce que si , devant Saùl , Samuel déposa l'oint du Seigneur, Samuel ne put rien autrefois que le pape ne puisse aujourd'hui.

(i) C'est toujours à sa raison que l'homme honnête obéira de préférence à la révélation. Il est, dira-t-il, plus certain que Dieu est l'auteur de la raison humaine , c'est-à-dire , de la faculté que l'homme a de discerner le vrai du faux, qu'il n'est certain que ce même Dieu soit l'auteur d'un tel livre. Il est plus criminel aux yeux du sage de nier sa propre raison , que de nier quelque révélation que ce soit,

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du bonheur, et le saisiront partout où la loi le leur présentera.

Des principes respectés parce qu'ils sont révélés (i) sont toujours les moins fixes. Journellement interprétés par le prêtre, ils sont aussi variables que ses intérêts, et presque toujours en contradiction avec l'intérêt général. Toute nation , par exemple , désire que le prince soit éclairé : le sacerdoce désire, au contraire, que le prince soit abruti. Que d'art n'emploie-t-il pas?

On connaît cette anecdote. Il s'agissait, dans un grand royaume, de savoir quels seraient les livres dont on permettrait la lecture au jeune prince. On assemble le conseil à ce sujet. Le confesseur du jeune prince y préside. On propose d'abord les Décades de Tite-Live commentées par Machiavel , l'Esprit des Lois , Montaigne , Voltaire, etc. Ces ouvrages successivement rejetés, le confesseur, Jésuite, se lève enfin et dit : J'ai vu l'autre jour sur la table du prince le Catéchisme et le Cuisinier français : point de lecture pour lui moins dangereuse.

Du temps du czar Pierre , Sévach Hussein , sophi de Perse , persuadé par les vizirs , par les prêtres et par sa paresse, que sa dignité ne lui permettait pas de s'occuper des affaires publiques, s'en décharge sur ses favoris : peu d'années après ce sophi est détrôné.

(1) Le système religieux rompt toute proportion entre les récompenses décernées aux actions des hommes et l'utilité dont ces actions sont au public. Par quelle raison , en effet , le soldat est-il moins respecté que le moine? Pourquoi donne-t-on au religieux qui fait vœu de pauvreté douze ou quinze mille livres de rente , pour écouter une fois par an les péchés ou les sottises d'un grand, lorsqu'on refuse six cents livres à l'officier blessé sur la brèche ?

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