CHAPITRE PREMIER
Du peu d'influence des religions sur les vertus et la félicité des peuples.
Des hommes plus pieux qu'éclairés ont imaginé que les vertus des nations, leur humanité et la douceur de leurs mœurs dépendaient de la pureté de leur culle. Les hypocrites, intéressés à propager cette opinion , l'ont publiée sans la croire. Le commun des hommesTa crue sans l'examiner. Cette erreur, une fois annoncée, a presque partout été reçue comme une vérité constante. Cependant l'expérience et l'histoire nous apprennent que la prospérité des peuples dépend , non de la pureté de leur culte, mais de l'excellence de leur législation. Qu'importe en effet leur croyance ! Celle des Juifs était pure, et les Juifs étaient la lie des nations. On ne les compara jamais ni aux Égyptiens, ni aux anciens Perses.
Ce fut sous Constantin que la religion chrétienne devint la religion dominante. Elle ne rendit cependant point les Romains à leurs premières vertus. On ne vit point alors de Décius se dévouer pour la patrie, et de Fahricius préférer sept acres de terres aux richesses de l'empire. Constantinople devint le cloaque de tous les vices, au moment même de l'établissement de la religion chrétienne? Son culte ne changea point les
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mœurs âes souverains. Leur pieté ne les rendit pas meilleurs. Les rois les plus chrétiens ne furent pas les plus grands des rois. Peu d'entre eux montrèrent sur le trône les vertus des Tite , des Trajan , des Antonin. Quel prince dévot leur fut comparable ? Ce que je dis des monarques, je le dis des nations. Le pieux Portugais, si ignorant et si crédule, n'est ni plus vertueux ni plus humain que le peuple moins crédule et plus tolérant des Anglais.
L'intolérance religieuse est fille de l'ambition sacerdotale et de la slupide crédulité. Elle n'améliora jamais les hommes. Avoir recours à la superstition, à la crédulité et au fanatisme, pour leur inspirer la bienfaisance, c'est jeter de l'huile sur le feu pour l'éteindre.
Pour adoucir la férocité humaine et rendre les hommes plus sociables entre eux, il faut d'abord les rendre indifférens à la diversité des cultes. Les Espagnols, moins superstitieux, eussent été moins barbares envers les Américains. Rapportons- nous-en au roi Jacques. Ce prince était bigot, et connaisseur en ce genre; il ne croyait point à l'humanité des prêtres : « Il est très-difficile , disait-il , d'être à la fois bon » théologien et bon sujet. »
En tout pays, beaucoup de gens de la bonne doctrine, et peu de vertueux. Pourquoi? c'est que la religion n'est pas vertu. Toute croyance et même tout principe spéculatif n'a, pour l'ordinaire, aucune influence sur la conduite et la probité des hommes (i). Le
(i) Tous les Français se vantent d'être des amis tendres. Lorsque Je Livre de l'Esprit parut , ils crièrent beaucoup contre le chapitre de l'Amitié. On eût cru Paris peuplé d'Orestes et de Pylades. C'est cependant dans cette nation que la loi militaire oblige un soldat de fusiller son compagnon et son ami déserteur. L'établissement d'une pareille loi ne prouve pas , de la part du gouvernement , un grand respect pour l'amitié, et l'obéissance à cette loi une grande tendresse pour ses amis.
dogme de la fatalité est le dogme presque général de l'orient : c'était celui des stoïciens. Ce qu'on appelle liberté ou puissance de délibérer n'est, dans l'homme, disaient-ils , qu'un sentiment de crainte ou d'espérance successivement éprouvé lorsqu'il s'agit de prendre un parti du choix duquel dépend son bonheur ou son malheur. La délibération est donc toujours en nous l'effet nécessaire de notre haine pour la douleur et de notre amour pour le plaisir (i). Que l'on consulte à ce sujet les théologiens. Un tel dogme, diront-ils, est destructif de toute vertu. Cependant les stoïciens
(1) Quiconque , disaient les stoïciens , se voudrait du mal , et sans motif se jetterait dans le feu , dans l'eau ou par la fenêtre, passerait pour fou , et le serait en effet , parce qu'en son état naturel l'homme cherche le plaisir et fuit la douleur, parce qu'en toutes ses actions il est nécessairement déterminé par le désir d'un bonheur apparent ou réel. L'homme n'est donc pas libre. Sa volonté est donc aussi nécessairement l'effet de ses idées , par conséquent de ses sensations , que la douleur est l'effet d'un coup. D'ailleurs , ajoutaient les stoïciens , est-il un seul instant où la liberté de l'homme puisse être rapportée aux différentes opérations de son âme?
Si , par exemple , la même chose ne peut au même instant être et n'être pas , il n'est donc pas possible
Qu'au moment où l'âme agit, elle agisse autrement; Qu'au moment où elle choisit , elle choisisse autrement ; Qu'au moment où elle délibère , elle délibère autrement ; Qu'au moment où elle veut , elle veuille autrement.
Or , si c'est ma volonté , telle qu'elle est , qui me fait délibérer ; si crest ma délibération, telle qu'elle est, qui me fait choisir; si c'est mon choix , tel qu'il est , qui me fait agir ; si , lorsque j'ai délibéré , il n'était pas possible (vu l'amour que je me porte) que je ne voulusse point délibérer , il est évident que la liberté n'existe ni dans la volonté actuelle , ni dans la délibération actuelle , ni dans le choix actuel , ni dans l'action actuelle , et qu'enfin la liberté ne se rapporte à nulle des opérations de l'âme, Il faudrait, pour cet effet, qu'une même chose, comme je l'ai déjà dit , pût, au même instant, être et n'être pas. Or, ajoutaient les stoïciens, voici la question que nous faisons aux philosophes : « L'âme est-elle libre , si , quand elle veut , quand 3) elle délibère , quand elle choisit , quand elle agit , elle n'est pas » libre? »
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n'étaient pas moins vertueux que les philosophes des autres seetes; les princes turcs ne sont pas moins fidèles à leurs traités que les princes catholiques; le fataliste persan n'est pas moins honnête dans son commerce que Je chrétien français ou portugais. La pureté des mœurs est donc indépendante de la pureté des dogmes.
La religion païenne, quant à sa partie morale, était fondée, comme toute autre, sur ce qu'on appelle la loi naturelle. Quanta sa partie théologique ou mythologique, elle n'était pas très-édifiante. On ne lit point l'histoire de Jupiter, de ses amours, et surtout du traitement fait à son père Saturne , sans convenir qu'en fait de vertus les dieux ne prêchaient point d'exemple. Cependant la Grèce et l'ancienne Rome abondaient en héros, en citoyens vertueux; et maintenant la Grèce moderne et la nouvelle Rome n'engendrent, comme le Brésil et le Mexique, que des hommes vils, paresseux , sans talens , sans vertus et sans industrie.
Depuis rétablissement du christianisme dans les monarchies de l'Europe, si les souverains n'ont été ni plus vaillans, ni plus éclairés; si les peuples n'ont été ni plus instruits, ni plus humains; si le nombre des patriotes ne s'est nulle part multiplié; quel bien font donc les religions? sous quel prétexte le magistrat tourmenterait-il l'incrédule (ï)? égorgerait-il l'hérétique (2)? pourquoi mettre tant d'importance à la
(1) Il n'est presque point de saint qui n'ait, une fois dans sa vie, lavé ses mains dans le sang humain , et fait supplicier son homme. L'évêque qui dernièrement sollicita si vivement la mort d'un jeune homme d'Abbeville , était un saint. Il voulut que cet adolescent expiât dans des tourmens affreux le crime d'avoir chanté quelques couplets licencieux.
(a) Si nous massacrons les hérétiques , disent les dévots , c'est par pitié. Nous ne voulons que leur faire sentir l'aiguillon de la charité : nous espérons, par la crainte de la mort et des bourreaux , les arra-
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croyance de certaines révélations toujours contestées, souvent si contestables, lorsqu'on en met si peu à la moralité des actions humaines?
Que nous apprend l'histoire des religions? qu'elles ont partout allumé les flambeaux de l'intolérance, jonché les plaines de cadavres, abreuvé les campagnes de sang, embrasé les villes, dévasté les empires; mais qu'elles n'ont jamais rendu les hommes meilleurs. Leur bonté est l'œuvre des lois (i). Ce sont les chaussées qui contiennent les torrens : c'est la digue du supplice et du mépris qui contient le vice. La religion détermine noire croyance, et les lois nos mœurs et nos vertus.
Quel signe dislingue le Chrétien du Juif, du Guèbre, du Musulman? Est-ce une équité, un courage, une humanité, une bienfaisance particulière à l'un et non connue des autres ? On les reconnaît à leurs diverses professions de foi. Qu'on ne confonde donc jamais l'homme honnête avec l'orthodoxe (2). En chaque pays,
cher à l'enfer. Mais depuis quand la charité a-t-elle un aiguillon ? depuis quand égorge-t-elle ? D'ailleurs , si les vices ne damnent pas moins que les erreurs , pourquoi les dévots ne massacrent-ils pas les hommes vicieux de leur secte?
(1) C'est la faim, c'est le besoin , qui rend les citoyens industrieux y et ce sont des lois sages qui les rendent bons. Si les anciens Romains, dit Machiavel, donnèrent en tout genre des exemples de vertu, si l'honnêteté chez eux fut commune; si, dans l'espace de plusieurs siècles, on en eut compté à peine six ou sept condamnés à l'amende, à l'exil , à la mort ; à quoi durent-ils et leurs vertus, et leurs succès ? à la sagesse de leurs lois , aux premières dissensions qui , s'élevant entre les plébéiens et les patriciens , établirent cet équilibre de puissance que des dissensions toujours renaissantes maintinrent longtemps entre ces deux corps. Si les Romains , ajoute cet illustre écrivain , diffèrent en tout des Vénitiens ; si les premiers ne furent ni humbles dans le malheur, ni présomptueux dans la prospérité; la diverse conduite et le caractère différent de ces deux peuples furent l'effet fie la différence de leur discipline.
(2) Helvétius a été, par quelques théologiens , traité d'impie , et le père Berthier de saint. Cependant le premier n'a fait ni voulu faire mal à personne, et le second disait publiquement que , s'il eût été
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l'orthodoxe est eelui qui croit tel ou tel dogme; et, dans tout l'univers, le vertueux est celui qui fait telle ou telle action humaine et conforme à l'intérêt général. Or, si ce sont les lois qui déterminent nos actions (i), ce sont elles qui font les hons citoyens (2).
En poussant même plus loin cet examen , on voit que l'esprit religieux est entièrement destructif de l'esprit législatif.
roi , il eût noyé le président de Montesquieu dans son sang. L'un d'eux est l'honnête homme , et l'autre le chrétien.
(1) Des lois justes sont toutes puissantes sur les hommes; elles commandent à leurs volontés, les rendent honnêtes, humains et fortunés. C'est à quatre ou cinq lois de cette espèce que les Anglais doivent leur bonheur et l'assurance de leur propriété et de leur liberté. La première de ces lois est celle qui remet à la chambre des communes le pouvoir de fixer les subsides ; la seconde est l'acte de Vhabeas corpus ; la troisième sont les jugemens rendus par les jurés ; la quatrième , la liberté de la presse ; la cinquième , la manière de lever les impôts.
(2) Ce n'est point à la religion , ce n'est point à cette loi naturelle innée et gravée , dit-on , dans toutes les âmes , que les hommes doivent leurs vertus sociales. Cette loi naturelle si vantée n'est, comme les autres lois , que le produit de l'expérience , de la réflexion et de l'esprit. Si la nature imprimait dans les cœurs des idées nettes de la vertu , si ces idées n'étaient point une acquisition , les hommes eussent-ils jadis immolé des victimes humaines à des dieux qu'ils disaient bons ? les Carthaginois , pour se rendre Saturne propice , eussent-ils sacrifié leurs enfans sur ses autels ? l'Espagnol croirait-il la divinité avide du sang hérétique ou juif? des peuples entiers se flatteraient-ils d'obtenir l'amour du ciel , soit par le supplice de l'homme qui ne pense pas comme leurs prêtres , soit par le meurtre d'une vierge offerte en expiation de leurs forfaits ?