‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 136 sur 226 · Tome IL · texte numérisé non relu

Tome IL

4i8 DE L'HOMME,

lier. Ce prêtre, répandu dans le monde } distrait par s >s affaires et ses plaisirs, n'est point en entier à une seule idée ; son fanatisme n'est point sans cesse exalté par la présence d'autres fanatiques : moins puissant d'ailleurs qu'un corps religieux ; coupable , il serait puni. Il est donc moins entreprenant et moins redoutable que le régulier.

Le vrai crime des jésuites ne fut pas la perversité (i) de leur morale , mais leur constitution , leurs richesses, leur pouvoir, leur ambition, et l'incompatibilité de leurs intérêts avec celui de toute nation. Quelque parfaite qu'ait été la législation de ces religieux, quelque empire qu'elle dût leur donner sur les peuples , cependant ces jésuites si redoutés sont aujourd'hui bannis de France , de Portugal , d'Espagne. Heureusement qu'on s'est encore opposé à temps à leurs vastes projets.

Dans toute constitution monastique , il est un vice radical; c'est le défaut de puissance réelle. Celle des moines est fondée sur la folie et la stupidité des hommes. Il faut qu'à la longue l'esprit humain s'éclaire , ou du moins qu'il change de folie. Les jésuites, qui l'avaient prévu , voulaient en conséquence réunir dans leurs

» sans lui nommer les délateurs et les témoins ; à moins que ce ne » fût un religieux de grande importance , car il serait indécent de » mettre à la question ( hors le cas d'un crime énorme ) un père qui » aurait d'ailleurs bien mérité de l'Ordre. »

Il ajoute enfin , ubi supra, Cap. VI, §. 3 : « Le frère qui aura re- » cours au tribunal séculier , tel que celui d'un évêque , sera puni 3> à la volonté du général ou du provincial ; et le frère qui confessera » son péché , ou en aura été convaincu , sera exécuté par forme de » provision , nonobstant l'appel , sauf à faire droit dans la suite , si » l'appel est fondé. »

Une telle règle donnée, il n'est point de moine dont le pape, l'église et le général ne puissent faire un régicide.

(i) De faux principes de morale ne sont dangereux que lorsqu'ils font loi.

mains la puissance temporelle et spirituelle. Ils voulaient effrayer par leurs armées les princes qu'ils n'intimideraient point par le poignard ou le poison. Ils avaient déjà jeté dans le Paraguai et la Californie les fondemens de nouveaux empires.

Que le sommeil du magistrat eût été plus long; cent ans plus tard , peut-être était-il impossible de s'opposer à leurs desseins. L'union du pouvoir spirituel et temporel les eût rendu trop redoutables : ils eussent à jamais retenu les catholiques dans l'aveuglement, et leurs princes dans l'humiliation. Rien ne prouve mieux, le degré d'autorité auquel les jésuites étaient déjà parvenus , que la conduite tenue en France pour les en chasser.

Le magistrat, en s'élevant si vivement contre leurs livres (1), apercevait sans doute la frivolité d'une telle accusation; mais il sentait aussi que cette accusation

(1) Parmi les ouvrages des jésuites, il eu est sans doute beaucoup de ridicules et de hasardés. Le père Garasse, par exemple, déclamant contre Caïn, dit, Livre II, page i3o de sa Doctrine curieuse , « Que Caïn , comme le remarquent les Hébreux , était un » homme de peu de sens , et le premier athée j que ce Caïn ne pou- » vait comprendre ce que lui disait Adam son père , savoir , qu'il » était un Dieu saint, juge de nos actions. Ne pouvant le com- » prendre , Caïn s'imagina que c'était des contes de vieilles , et que » son père avait perdu le sens commun, lorsqu'il lui racontait sa » sortie du paradis terrestre , et ce qui lui était arrivé. De là Caïn se » laisse emporter à tuer son frère et à répondre à Dieu comme s'il » eût parlé à un faquin. »

Ce même père , Livre I , page 97 , raconte qu'à l'arrivée de Calvin dans le Poitou , lorsque presque toute la noblesse en embrassait les erreurs , un gentilhomme retint une partie de cette noblesse à la foi catholique en disant : « Je promets d'établir une religion meilleure » que celle de Calvin , si je trouve une douzaine de bélitres, qui ne » craignent pas de se faire brûler pour la défense de mes rêveries. » Fontenelle fut persécuté pour avoir répété dans ses Oracles ce que îe père Garasse fait dire au gentilhomme poitevin. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce monde!

était la seule qui pût les perdre dans l'esprit des peuples.

Toute autre eût été impuissante.

Supposons en effet que, dans l'arrêt de leur bannissement, le magistrat n'eût fait usage que des seuls motifs du bien public; quelque raisonnables qu'eussent été ces motifs, ils eussent fait peu d'impression, et l'ordre puissant et protégé des jésuites n'eût jamais été sacrifié à la raison et au bien public.

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