‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 135 sur 226 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Du moment ou V intérêt des jésuites leur commande un grand attentat.

.Le crédit des jésuites baisse-t-il? attendent-ils d'un gouvernement nouveau plus de faveur que du gouvernement actuel? la bonté du prince régnant, le pouvoir du parti dévot à la cour, les assure-t-il de l'impunité? ils conçoivent alors leur détestable projet. Ils préparent les citoyens à de grands événemens : ils éveillent en eux des passions sinistres; ils effraient les imaginations, ou, comme autrefois, par la prédiction de la fin prochaine du monde , ou par l'annonce du renversement total de la religion. Au moment où ces idées mises en fermentation échauffent les esprits et deviennent le sujet général des conversations, les jésuites cherchent ïe forcené que doit armer leur ambition. Les scélérats de cette espèce sont rares. Il faut pour de tels attentats des âmes composées de sentimens violens et contraires ; des âmes à la fois susceptibles du dernier degré de scélératesse , de dévotion, de crédulité et de remords. Il faut des hommes à la fois hardis et prudens, impétueux et discrets : et les caractères de cette espèce sont le produit des passions les plus mornes et les plus sévères. Mais à quoi reconnaître les âmes inflammables au fanatisme? Quel moyen de découvrir ces semences de passions qui , fortes , contraires , et propres à former des régicides, sont toujours invisibles avant d'être mises en action ? Le tribunal de la confession est le microscope où ces germes se découvrent. Dans ce tri-

bunal, où l'homme se trouve à nu, le droit d'interroger permet au moine de fouiller tous les replis d'une âme.

Le général , instruit par lui des mœurs , des passions et des dispositions d'une infinité depénitens, a le choix sur un trop grand nombre pour n'y pas trouver l'instrument de sa vengeance.

Son choix fixé et le fanatique trouvé, il s'agit d'aU lumer son zèle. L'enthousiasme est une maladie contagieuse qui se communique , dit milord Shaftesbury , par le geste , le regard , le son de la voix , etc. Le général le sait : il commande , et le fanatique , attiré dans une maison de jésuites , s'y trouve au milieu d'enthousiastes. C'est là que , s'animant lui-même du sentiment de ceux qui l'entourent , on lui fait accroire qu'il pense ce qu'on lui suggère; c'est-là que, familiarisé avec l'idée du crime qu'il doit commettre, on le rend inaccessible aux remords.

Le remords d'un instant suffit pour désarmer le bras de l'assassin. Il n'est point d'homme, quelque méchant, quelque audacieux qu'il soit, qui soutienne sans effroi l'idée d'un si grand attentat et des tourmens qui le suivent. Le moyen de lui en dérober l'horreur, c'est d'exalter tellement en lui le fanatisme , que l'idée de son crime , loin de s'associer dans sa mémoire à l'idée de son supplice , lui rappelle uniquement celle des plaisirs célestes , récompense de son forfait.

De tous les Ordres religieux , celui des jésuites est à la fois le plus puissant , le plus éclairé et le plus enthousiaste. Nul, par conséquent, qui puisse opérer aussi fortement sur l'imagination d'un fanatique; et nul qui puisse avec moins de danger attenter à la vie des princes. L'aveugle soumission des jésuites aux ordres de leur générai les assure tous les uns des autres. Sans

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défiance à cet égard, ils donnent un libre essor à leurs

pensées.

Rarement chargés de commettre le crime qu'ils encouragent jusqu'à son exécution, la crainte du supplice ne peut refroidir leur zèle. Chaque jésuite , étayé de tout le crédit et de la puissance de l'Ordre, sent qu'à l'abri de toute recherche jusqu'à la consommation de l'attentat ; nul , avant cet instant , n'osera se porter accusateur du membre d'une société redoutable par ses richesses, par le grand nombre d'espions qu'elle soudoie , de grands qu'elle dirige, de bourgeois qu'elle protège et qu'elle s'attache par le lien indissoluble de la crainte et de l'espérance.

Le jésuite sait de plus que, le crime consommé, rien de plus difficile que d'en convaincre sa société; que, prodiguant l'or et les menaces, et se supposant toujours calomniée, elle pourra toujours répandre sur les plus noirs forfaits , cette obscurité favorable à ses membres, qui veulent bien être soupçonnés d'un grand crime , parce qu'ils en deviennent plus redoutables ; mais qui ne veulent pas en être convaincus , parce qu'ils seraient trop odieux.

Quel moyen en effet de les en convaincre ? Le général sait le nom de tous ceux qui trempent dans un grand complot : il peut, au premier soupçon, les disperser dans des couvens inconnus et étrangers : il peut, sous un faux nom , les y entretenir à l'abri d'une poursuite ordinaire. Devient-elle vive ? le général est toujours sûr de la rendre vaine, soit en enfermant l'accusé au fond d'un cloître, soit en le sacrifiant à l'intérêt de l'Ordre. Avec tant de ressources et d'impunités, doit-on s'étonner que la société ait tant osé, et que, encouragés par les plus grands éloges , ses membres aient souvent exécuté les entreprises les plus hardies?

SECTION VII, CHA.PITRE Vit. 4!7

On aperçoit donc dans la forme même du gouvernement des jésuites la cause de la crainte , du respect qu'ils inspirent , et la raison enfin pour laquelle, depuis leur établissement, il n'est point de guerre religieuse , de révolutions, d'assassinats de princes, à la Chine, en Ethiopie , en Hollande , en France , en Angleterre , en Portugal , à Genève , etc. , auxquels les jésuites n'aient eu plus ou moins de part.

L'ambition du général et des assistans est l'âme de cette société. Nulle qui, plus jalouse de la domination , ait employé plus de moyens pour se l'assurer. Le clergé séculier est sans doute ambitieux ; mais , animé de la même passion , il n'a pas les moyens de la satisfaire.

Le jésuite est dans la dépendance immédiate d'un supérieur (])* Il n'en est pas de même du prêtre sécu~

(i) L'obéissance du moine envers son supérieur rendra toujours ce dernier redoutable. Ordonne-t-il le meurtre ? le meurtre s'exécute . Quel religieux peut résister à ses commandemens ? Que de moyens dans le supérieur pour se faire obéir! Pour les connaître, parcourons la règle des capucins.

Clémens Papa IV, ubi suprà, Cap. VI, §. 6, 24, dit : « tJn frère n'a » droit de se confesser qu'à un autre frère, si ce n'est dans le cas » d'une nécessité absolue. >vll dit, ubi suprà, Cap. VI, §. 8 : « Si , dans « la prison, un frère , accablé du poids de ses fers , demande à se con- » fesser à un religieux de l'Ordre, il n'obtiendra sa demande que dans » le cas où le gardien jugera à propos de lui accorder cette consola - » tion et cette grâce. Le religieux ne pourra communier à Pâques v que par la permission du supérieur, et toujours dans l'infirmerie « ou quelque autre lieu secret. »

Il ajoute, ubi suprà , Cap. VI, §. 10 : «Pour les grands crimes, » les frères seront brûlés vifs , pour les autres crimes , ils seront déu pouillés , mis nus ; ils seront attachés et déchirés impitoyablement i> par trois reprises, à la volonté du père ministre. On ne leur donn nera qu'avec mesure un pain d'affliction et une eau de douleur.

» Pour les crimes atroces , le père ministre pourra inventer tel » genre de tourment qu'il voudra. »

Il dit , ubi suprà , Cap. VI , §. 1 : « Si le fer, le feu , les fouets , d la soif, la prison , le refus des sacremens, ne sont pas suffisans pour » punir un frère ou lui faire avouer le crime dont il est accusé , le » père ministre pourra inventer tel genre de supplice qu'il voudra ,

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