Si l'on doit limiter la grandeur des villes
190. Si leur extrême étendue permet de veiller à l'honnêteté des mœurs? Si, dans les grandes villes,
heur pour le pauvre. Le riche le sait, et ne retranche rien de ce luxe. Que lui importe le malheur de l'indigent ! les princes euxmêmes y sont peu sensibles : ils ne voient dans leurs sujets qu'un vil bétail. S'ils le nourrissent, c'est qu'il est de leur intérêt de le multiplier. Tous les gouvernemens parlent de population : mais quel empire faut-il peupler? celui dont les sujets sont heureux. Les multiplier dans un mauvais gouvernement, c'est former le barbare projet d'y multiplier les misérables 5 c'est fournir à la tyrannie de nouveaux instrumens pour s'asservir de nouvelles nations, et les rendre pareillement infortunées ; c'est étendre les malheurs de l'humanité.
488 DE l'homme.
on peut faire usage du supplice si salutaire de la honte et de l'infamie (i); et si, dans une ville comme Paris ou Constantinople , un citoyen , en changeant de nom et de quartier, ne peut pas toujours échapper à ce supplice ?
20°. Si, par une ligue fédérative plus parfaite que celle des Grecs, un certain nombre de petites républiques ne se mettraient pas à l'abri et de l'invasion de l'ennemi, et de la tyrannie d'un citoyen ambitieux?
2i°. Si, dans la supposition où Ton partageât en trente provinces ou républiques un pays grand comme la France , où l'on assignât à chacun de ces états un territoire à peu près égal , où ce territoire fût circonscrit et fixé par des bornes immuables, où sa possession enfin fut garantie par les vingt-neuf autres républiques, il est à présumer qu'une de ces républiques pût asservir les autres, c'est-à-dire, qu'un seul homme se battît avec avantage contre vingt-neuf?
22°. Si, dans la supposition où toutes ces républiques seraient gouvernées par les mêmes lois ; où chacun de ces petits états, chargé de sa police intérieure et de l'élection de ses magistrats, répondrait à un conseil supérieur, composé de quatre députés de chaque république, et principalement occupé des affaires de la guerre et de la politique, serait cependant chargé de veiller à ce que chacune de ces républiques ne réformât ou ne changeât sa législation que du consentement de toutes ; où d'ailleurs l'objet des lois serait d'élever les âmes, d'exalter les courages et d'entretenir une discipline exacte dans les armées : si , dans une telle supposition, le corps entier de ces républiques ne serait pas toujours assez puissant pour s'opposer efficacement aux
(i) Dans un gouvernement sage, le supplice de la honte suffirait «seul pour contenir le citoyen dans son devoir.
projets ambitieux de leurs voisins et de leurs concitoyens (1)?
23°. Si, dans l'hypothèse où la législation de ces républiques en rendît les citoyens le plus heureux possible, et leur procurât tous les plaisirs compatibles avec le bien public, si ces mêmes républiques ne seraient pas alors moralement assurées d'une félicité inaltérable ?
24°. Si le plan d'une bonne législation ne doit pas renfermer celui d'une excellente éducation ? Si Ton peut donner une telle éducation aux citoyens sans leur présenter des idées nettes de la morale et sans rapporter les préceptes au principe unique de l'amour du bien général? Si , rappelant à cet effet aux hommes les motifs qui les ont réunis en société, on ne pourrait pas leur prouver qu'il est presque toujours de leur intérêt bien entendu de sacrifier un avantage personnel et momentané à l'avantage national , et de mériter , par ce sacrifice > le titre honorable de vertueux ?<
25°. Si l'on peut fonder la morale sur d'autres principes que sur celui de Futilité publique? Si les injustices mêmes du despotisme, toujours commises au nom du bien public , ne prouvent pas que ce principe est réellement l'unique de la morale (2) ? Si l'on peut y
(1) En général, l'injustice de l'homme n'a d'autre mesure que celle de sa puissance. Le chef-d'œuvre de la législation consiste donc à borner tellement le pouvoir de chaque citoyen , qu'il ne puisse jamais impunément attenter à la vie, aux biens et à la liberté d'un autre. Or, ce problème n'a, jusqu'à présent, été nulle part mieux résolu qu'en Angleterre.
(2) Lorsque le moine enjoint d'aimer Dieu par-dessus toute chose , ce moine, s'identifiant toujours avec son église et son Dieu , ne dit rien autre chose , sinon qu'il faut l'aimer et le respecter, lui et son Eglise , de préférence à tout. Celui-là seul est donc vraiment ami de sa nation qui répète , d'après les philosophes , que tout amour doit céder à celui de la justice , et qu'il faut tout sacrifier au bien public.
4go DE L'HOMME.
substituer l'utilité particulière de sa famille et de sa
parenté (i)?
260. Si, dans la supposition où l'on consacrerait cet axiome ,
Qu'on doit plus à sa parenté quà sa patrie,
un père, dans le dessein de se conserver à sa famille, ne pourrait pas abandonner son poste au moment du combat ? Si ce père , chargé de la caisse publique , ne pourrait pas la piller pour en distribuer l'argent à ses enfans , et dépouiller ainsi ce qu'il doit aimer le moins pour en revèlir ce qu'il doit aimer le plus?
270. Si, du moment où le salut public n'est plus la suprême loi et la première obligation du citoyen (2) , il subsiste encore une science du bien et du mal? S'il est enfin une morale , lorsque l'utilité publique n'est plus la mesure de la punition ou de la récompense, de l'estime ou du mépris dus aux actions des citoyens ?
280. Si l'on peut se flatter de trouver des citoyens vertueux dans un pays où les honneurs , l'estime et les richesses seraient devenus , par la forme du gouverne- Ci) L'amour de la patrie n'est-il plus regardé par un homme comme le premier principe de la morale , cet homme peut être bon père , bon mari, bon fils, mais il sera toujours mauvais citoyen. Que de crimes l'amour des parens n'a-t-il pas fait commettre!
(2) Est-on insensible aux maux publics qu'occasionne une mauvaise administration, est-on faiblement affecté du déshonneur de sa nation , ne partage-t-on pas avec elle la honte de ses défaites, ou de son esclavage , on est un citoyen lâche et vil. Pour être vertueux, il faut être malheureux de l'infortune de ses concitoyens. Si, dans l'Orient , il était un homme dont l'âme fût vraiment honnête et élevée , il passerait sa vie dans les larmes ; il aurait pour la plupart des vizirs la même horreur qu'on eut jadis en France pour Bullion, qui , dans le moment où Louis XIII s'attendrissait sur la misère de ses sujets, lui fit cette réponse atroce : « Sachez que vos peuples » sont encore assez heureux de n'être pas réduits à brouter l'herbe. j>
SECTION IX ? CHAPITRE II. 4gi
ment, les récompenses du crime , où le vice enfin serait heureux et respecté ?
2g0. Si les hommes , se rappelant alors que le désir du bonheur est le seul motif de leur réunion, ne sont pas en droit de s'abandonner au vice, partout où le vice procure honneur, richesse et félicité?
5o°. Si, dans la supposition où les lois, comme le prouve la constitution des jésuites, puissent tout sur les hommes, il serait possible qu'un peuple, entraîné au vice par la forme de son gouvernement, pût s'en arracher sans faire quelque changement dans ces mêmes lois?
3i°. S'il suffit , pour qu'une législation soit bonne , qu'elle assure la propriété des biens, de la vie, et de la liberté des citoyens ; qu'elle mette moins d'inégalité dans les richesses nationales , et les citoyens plus à portée de subvenir , par un travail modéré (]), a leurs besoins et à ceux de leur famille? S'il ne faut pas encore que cette législation exalte dans les hommes le sentiment de l'émulation ; que l'état propose à cet effet de grandes récompenses aux grands lalens et aux grandes vertus? Si ces récompenses, qui consistent toujours dans le don de quelques superfluités , et qui furent jadis le principe de tant d'actions (2) fortes et magna-
(1) Regarder la nécessité du travail comme une suite du péché originel et comme une punition de Dieu , c'est une absurdité : cette nécessité , au contraire , est une faveur du ciel. Que la nourriture de l'homme soit le prix de son travail, c'est un fait. Or, pour expliquer un fait si simple, qu'est-il besoin de recourir à des causes surnaturelles, et de présenter toujours l'homme comme une énigme? S'il parut tel autrefois, il faut convenir qu'on a depuis tant généralisé le principe de l'intérêt, si bien prouvé que cet intérêt est le principe de toutes nos pensées et de toutes nos actions , que le mot de l'énigme est enfin deviné, et que, pour expliquer l'homme, il n'est plus nécessaire , comme le prétend Pascal , de recourir au péché originel.
(2) Les principes de nos actions sont , en général , la crainte et l'espoir d'une peine et d'un plaisir prochains. Les hommes, presque
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nimes, ne pourraient point encore produire le même effet? et si des récompenses décernées par le public ( de quelque nature d'ailleurs quelles soient ) peuvent être regardées comme un luxe de plaisir propre à corrompre les mœurs?