CHAPITRE III
Du luxe de plaisir,
x oint de jour que l'on ne parle de la corruption des mœurs nationales. Que doit-on entendre par ce mot? « le détachement de l'intérêt particulier de l'intérêt » général. » Pourquoi l'argent, ce principe d'activité d'un peuple riche , devient-il si souvent un principe de corruption ? c'est que le public , comme je l'ai déjà dit , n'en est pas seul distributeur ; c'est que l'argent , en conséquence , est souvent la récompense du vice. Il n'en est pas ainsi des récompenses dont le public est l'unique dispensateur : toujours un don de la reconnaissance nationale , elles supposent toujours un bienfait, un service rendu à la patrie, par conséquent une action vertueuse. Un tel don, de quelque espèce qu'il soit , resserrera donc toujours le nœud de l'intérêt personnel et général.
toujours indifférens aux maux éloignés, ne font rien pour s'y soustraire. Qui n'est pas malheureux se croit dans son état naturel ; il imagine pouvoir toujours s'y conserver. L'utilité d'une loi préservatrice du malheur à venir est donc rarement sentie. Combien de fois les peuples ne se sont- ils pas prêtés à l'extinction de certains privilèges qui seuls les garantissaient de l'esclavage ! La liberté , comme la santé, est un bien dont communément l'on ne sent le prix qu'après l'avoir perdu. Les peuples , en général , trop peu occupés de la conservation de leur liberté, ont, par leur incurie, trop souvent fourni à la tyrannie les moyens de les asservir.
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Qu'une belle esclave, une concubine, devienne cbez un peuple le prix ou des talens , ou de la vertu, ou de la valeur, les mœurs de ce peuple n'en seront pas plus corrompues. C'est dans les siècles héroïques que les Cretois imposaient aux Athéniens ce tribut de dix belles filles dont Thésée les affranchit : c'est dans les siècles de leurs triomphes et de leur gloire que les Arabes et les Turcs exigeaient de pareils tributs des peuples qu'ils avaient vaincus.
Lit-on ces poëmes , ces romans celtiques , histoires toujours vraies des mœurs d'un peuple encore féroce : on y voit les Celtes s'armer, comme les Grecs, pour la conquête de la beauté ; et l'amour, loin de les amollir, leur faire exécuter les entreprises les plus hardies.
Tout plaisir , quel qu'il soit , s'il est proposé comme prix des grands talens ou des grandes vertus, peut exciter l'émulation des citoyens, et même devenir un principe d'activité et de bonheur national. Mais il faut, pour cet effet, que tous les citoyens y puissent également prétendre, et qu'équitablement dispensés, ces plaisirs soient toujours la récompense de quiconque montre, ou plus de talens dans le cabinet, ou plus de valeur dans les armées , ou plus de vertus dans les cités.
Supposons qu'on ordonne des fêtes magnifiques, et que , pour réchauffer l'émulation des citoyens , on n'y admette d'autres spectateurs que des hommes déjà distingués par leur génie , leurs talens ou leurs actions; rien que ne fasse entreprendre le désir d'y trouver place. Ce désir sera d'autant plus vif, que la beauté de ces mêmes fêtes sera nécessairement exagérée, et par la vanité de ceux qui y seront admis, et par l'ignorance de ceux qui s'en trouveront exclus.
Mais , dira-t-on , que d'hommes malheureux par cette exclusion ! Moins qu'on ne croit. Si tous envient
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une récompense qui s'obtient par l'intrigue et le crédiî, c'est que tous sont en droit d'y prétendre; mais peu de gens désirent celle qui s'acqtûert par de grands travaux et de grands dangers.
Loin d'envier le laurier d'Achille ou d'Homère , le poltron et le paresseux le dédaignent. Leur vanité consolatrice ne leur laisse voir, dans les hommes d'nn grand talent ou d'une grande valeur, que des fous dont la paye , comme celle des plombiers et des sapeurs, doit être haute, parce qu'ils s'exposent à de grands dangers et à de grands travaux. Il est juste et sage , diront le poltron et le paresseux , de payer magnifiquement de tels hommes : il serait fou de les imiter.
L'envie, commune à tous, n'est un tourment réel que pour ceux qui courent la même carrière : et si l'envie est un mal pour eux , c'est un mal nécessaire.
Mais je veux , dira-t-on , que , d'après une connaissance profonde du cœur et de l'esprit humain, l'on parvînt à résoudre le problème d'une excellente législation, qu'on éveillât dans tous les citoyens et l'industrie et ces principes d'activité qui les portent au grand; qu'on les rendît enfin le plus heureux possible : une si parfaite législation ne serait encore qu'un palais bâti sur le sable, et l'inconstance naturelle à l'homme détruirait bientôt cet édifice élevé par le génie , l'humanité et la vertu.
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