CHAPITRE V
La révélation de la vérité n'est funeste quà celui qui
la dit.
(Qu'est-ce, en morale, qu'une vérité nouvelle? Un nouveau moyen d'accroître ou d'assurer le bonheur des peuples. Que résulte-t-il de cette définition ? que la vérité ne peut être nuisible. Un auteur fait-il, en ce genre, une découverte? quels sont donc ses ennemis? i° ceux qu'il contredit (i); 2° les envieux de sa réputation; 3° ceux dont les intérêts sont contraires à l'intérêt public.
Qu'un ministre multiplie le nombre des maréchaussées, il a pour ennemis les voleurs de grands chemins; que ces voleurs soient puissans, le ministre sera perse -
(i) La contradiction révolte l'ignorant. Si l'homme éclairé la supporte , c'est qu'examinateur scrupuleux de lui-même , il s'est souvent surpris en erreur. L'ignorant ne sent point le besoin de l'instruction ; il croit tout savoir.
5o2 DE L'HOMME.
culé. Il en est de même du philosophe : ses préceptes tendent-ils à assurer le bonheur du plus grand nombre? il aura pour ennemis tous les voleurs de l'état; et ces derniers sont à craindre. Pénétré-je les intrigues d'un clergé avide ; déconcerté-je les projets de l'avarice et de l'ambition monacale; si le moine est puissant, je suis poursuivi. Prouvé-je les malversations d'un homme en place; si ma preuve est claire, je suis puni. La vengeance du fort sur les faibles est toujours proportionnée à la vérité des accusations intentées contre lui. C'est du puissant (i) que Ménippe dit : « Tu le fâches, ô Jupi- » ter! tu prends ton foudre , tu as donc tort. » Le puissant est communément d'autant plus cruel, qu'il est plus stupide. Qu'un Turc , en entrant au divan , y représente que l'intolérance du mahométisme dépeuple l'état et aliène les Grecs, que le despotisme du grandseigneur avilit la nation , que l'avarice et les vexations des pachas la découragent, que le défaut de discipline rend ses armées méprisables ; quel nom donnera-t-on à ce fidèle citoyen? celui de factieux : on le livrera aux muets. La mort est, à Conslantinople, la peine infligée à la révélation d'une vérité qui, méditée par le sultan, eût sauvé l'empire de la ruine prochaine qui le menace. L'amour qu'on y affecte quelquefois pour la vertu est toujours faux. Tout, dans les pays despotiques, est hypocrisie : on n'y rencontre que des masques ; on n'y voit point de visages.
Partout où la nation n'est pas le puissant (et dans quel pays l'est- elle?), l'avocat du bien public est martyr des vérités qu'il découvre. Quelle cause de cet effet? la trop grande puissance de quelques membres de la
(i) Les vérités générales éclairent le public sans offenser personnellement l'homme en place : pourquoi donc n'excite-t il point les écrivains à la recherche de ces sortes de vérités ? c'est qu'elles contredisent quelquefois ses projets.
SECTION IX , CHAPITRE V. 5o3
société. Présenté-je au public une opinion nouvelle ; le public, frappé de sa nouveauté, et quelque temps incertain, ne porte d'abord aucun jugement. Dans ce premier moment, si les cris de l'envie, de l'ignorance et de l'intérêt s'élèvent contre moi, si je ne suis protégé ni par la loi ni par l'homme en place , je suis proscrit.
L'homme illustre achète donc toujours sa gloire à venir par des malheurs présens. Au reste, ses malheurs mêmes et les violences qu'il éprouve promulguent plus rapidement ses découvertes. La vérité, toujours instructive pour celui qui l'écoute, ne nuit qu'à celui qui la dit (i).