‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 177 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans aucune forme de gouvernement le bonheur du prince nest attaché au malheur des peuples.

JLe pouvoir arbitraire, dont quelques monarques paraissent si jaloux , n'est qu'un luxe de puissance , qui , sans rien ajouter à leur félicité, fait le malheur de leurs sujets. Le bonheur du prince est indépendant de son despotisme. C'est souvent par complaisance pour ses favoris , c'est pour le plaisir et la commodité de cinq ou six personnes, qu'un souverain met ses peuples en esclavage, et sa tête sous le poignard de la conjuration. Le Portugal nous apprend les dangers auxquels , dans ce siècle même , les rois sont encore exposés. Le pouvoir arbitraire , cette calamité des nations, n'assure donc ni la félicité, ni la vie des monarques. Leur bon-

tion imaginée pour corrompre les mœurs d'un peuple, toute forme de gouvernement que le vainqueur impose à cet effet au vaincu, ne peut jamais être citée comme juste et légale. Est-ce un gouvernement que celui où tout se réduit à plaire , à obéir au sultan , où l'on rencontre çà et là quelque habitant , et pas un citoyen ?

Tout peuple gémissant sous le joug du pouvoir arbitraire a droit de le secouer. Les lois sacrées sont les lois conformes à l'intérêt public. Toute loi contraire n'est pas une loi ; c'est un abus légal.

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heur n'est donc pas essentiellement lié au malheur de leurs sujets. Pourquoi taire aux princes cette vérité , et leur laisser ignorer que la monarchie modérée est la monarchie la plus désirable (i); que le souverain n'est grand que de la grandeur de ses peuples, n'est fort que de leur force, riche que de leurs richesses; que son intérêt bien entendu est essentiellement uni au leur, et qu'enfin son devoir est de les rendre heureux? « Le sort » des armes , dit un Indien à Tamerlan , nous soumet » à toi. Es-tu marchand? vends-nous. Es-tu boucher? » tue-nous. Es-tu monarque? rends-nous heureux. »

Est-il un souverain qui puisse sans horreur entendre sans cesse murmurer autour de lui ce mot célèbre d'un Arabe? Cet homme , accablé sous le faix de l'impôt, ne peut subsister lui et sa famille : il porte ses plaintes au calife; le calife s'en irrite; l'Arabe est condamné à mort. En marchant au supplice , il rencontre un officier de la bouche : — Pour qui ces viandes , demande le condamné ? — Pour les chiens du calife , répond l'officier ■

Que la condition des chiens d'un despote, s'écrie l'Arabe, est préférable à celle de son sujet ! — Quel prince éclairé soutient un tel reproche, et veut , en usurpant un pouvoir arbitraire sur ses peuples, se condamner à ne vivre qu'avec des esclaves ?

L'homme, en présence de son despote, est sans opi-

(i) Un despote n'a pas reçu de la nature les forces nécessaires pour soumettre lui seul une nation : il ne l'asservit qu'à l'aide de ses janissaires , de ses soldats et de son armée. Déplaît-il à cette armée j il est sans force , le sceptre échappe de ses mains , il est condamné par ses complices. On ne le juge point ; on le tue. 11 en est autrement d'un prince qui règne sous l'autorité des magistrats et des lois. Supposons qu'il commette un crime punissable par ces mêmes lois , il est du moins entendu dans ses défenses , et la lenteur de la procédure lui laisse toujours le temps de prévenir son jugement , en réparant ses injustices.

Le prince sur le trône d'une monarchie modérée est toujours plus fermement assis que sur celui du despotisme.

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nion et sans caractère. Thamas Kouli-kan soupe avec un favori. On lui sert un nouveau légume. «Bien de » meilleur et de plus sain que ce mets, dit le prince. » Rien de meilleur et de plus sain, » dit le courtisan» Le repas fait, Kouli-kan se sent incommodé : il ne dort pas. « Rien, dit-il à son lever, de plus détestable » et de plus malsain que ce légume. — Rien de plus )> détestable et de plus malsain , dit le courtisan. — » Mais tu ne le pensais pas hier, reprend le prince ; qui » te force à changer d'avis? — Mon respect et ma crainte ; » je puis, réplique le favori , impunément médire de ce » mets; je suis l'esclave de ta hautesse, et non l'esclave » de ce légume. »

Le despote est la Gorgone : il pétrifie dans l'homme jusqu'à la pensée (i). Comme la Gorgone, il est l'effroi

(i) Quel prince , même parmi les chrétiens, à l'exemple du caiife Hakkam , permettrait aux cadis de révéler ses injustices ? « Une 3) pauvre femme possède à Jehra une petite pièce de terre contiguë » aux jardins d'Hakkam : ce prince veut agrandir son palais ; il fait » proposer à cette femme de lui céder son terrain ; elle le refuse , et 33 veut conserver l'héritage cle ses pères. L'intendant des jardins 3) s'empare du terrain qu'elle ne veut pas vendre.

» La femme éplorée va à Cordoue implorer la justice. Ibu-Béchir » en est le cadi. Le texte de la loi est formel en faveur de la femme ; j> mais que peuvent les lois contre celui qui se croit au-dessus d'elles ? » Cependant Ibu-Béchir ne désespère point de sa cause. Il monte sur v son âne , porte avec lui un sac d'une grandeur énorme , se pré- » sente dans cet état devant Hakkam , assis alors dans le pavillon w construit sur le terrain de cette femme.

» L'arrivée du cadi, le sac qu'il a sur l'épaule , étonnent le prince. m Ibu-Béchir se prosterne, demande à Hakkam la permission de 3» remplir son sac de la terre sur laquelle il se trouve. Le calife y 33 consent. Le sac plein , le cadi supplie le prince de l'aider à charger 33 ce sac sur son âne. Cette demande étonne Hakkam. Ce sac est 3) trop lourd, répond-il. Prince, reprend alors Ibu-Béchir avec une 33 noble hardiesse , si ce sac , que vous trouvez si pesant , ne con- 3> tient encore qu'une petite partie de la terre injustement enlevée » à une de vos sujettes, comment porterez-vous , au jour du juge-

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du monde. Son sort est-il donc si désirable? Le despotisme est un joug également onéreux à celui qui le porte, à celui qui l'impose. Que l'armée abandonne le despote, le plus vil des esclaves devient son égal, le frappe et lui dit :

Ta force était ton droit j ta faiblesse est ton crime.

Mais si, dans l'erreur à cet égard , un prince attache son bonheur à l'acquisition du pouvoir arbitraire , et qu'un écrit publiant les intentions du prince éclaire les peuples sur le malheur qui ]^s menace, cet écrit ne suffit-il pas pour exciter le trouble et le soulèvement? non. L'on a partout décrit les suites funestes du despotisme : l'histoire romaine , l'Écriture-Sainte elle-même, en font en cent endroits le tableau le plus effrayant, et cette lecture n'excita jamais de révolution. Ce sont les maux actuels, multipliés et durables du despotisme, qui douent quelquefois un peuple du courage nécessaire pour s'arracher à ce joug. C'est toujours la cruauté des sultans qui provoque la sédition. Tous les trônes de l'Orient sont souillés du sang de leur maître. Qui le versa ? la main des esclaves.

La simple publication de la vérité n'occasionne point de commotions vives. D'ailleurs , l'avantage de la paix dépend du prix dont on l'achète. La guerre est sans doute un mal; mais, pour l'éviter, faut-il que, sans combattre, les citoyens se laissent ravir leurs biens, leur vie et leur liberté? Un prince ennemi vient, les armes à la main, réduire un peuple à l'esclavage : ce peuple présentera-t-il sa tête au joug de la servitude ?

» ment dernier, cette même terre que vous avez ravie en entier? » Hakkam , loin de punir le cadi, reconnaît généreusement sa faute , » rend à la femme le terrain dont il s'est emparé, avec tous les » bâtimens qu'il y avait fait construire. »

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Qui le propose est un lâche. Quelque nom que porte le ravisseur de ma liberté , je dois la défendre contre lui.

Point d'état qui ne soit susceptible de réformes , souvent aussi nécessaires que désagréables à certaines gens. L'administration s'abstiendra-t-elle de les faire? faut-il, dans l'espoir d'une fausse tranquillité, qu'elle fasse aux grands le sacrifice du bien public; et, sous le vain prétexte de conserver la paix , qu'elle abandonne l'empire aux voleurs qui le pillent?

Il est, comme je l'ai déjà dit, des maux nécessaires. Point de guérison sans douleur. Si l'on souffre dans le traitement, c'est moins du remède que de la maladie. Une conduite timide, des ménagemcns bas, ont été souvent plus fatals aux sociétés que la sédition même. On peut, sans offenser un prince vertueux, fixer les bornes de son autorité , lui représenter que la loi qui déclare le bien public la première des lois, est une loi sacrée et inviolable, que lui-même doit respecter; que toutes les autres lois ne sont que les divers moyens d'assurer l'exécution de la première ; et qu'enfin , toujours malheureux du malheur des sujets, il est une dépendance réciproque entre la félicité des peuples et celle du souverain. D'où je conclus que la chose vraiment nuisible pour lui , est le mensonge qui lui cache la maladie de l'état; que la chose vraiment avantageuse pour lui , est l'a vérité qui l'éclairé sur le traitement et le remède.

La révélation de la vérité est donc utile ; mais l'homme la doit-il aux autres hommes , lorsqu'il est si dangereux pour lui de la leur révéler?

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