CHAPITRE IX
Imperfection de la plupart des gouvernemens , second obstacle à la perfection de V éducation morale de V homme.
(Jne mauvaise forme de gouvernement est celle où. les intérêts des citoyens sont divisés et contraires, où la loi ne les force point également de concourir au bien général. Or, quels préceptes honnêtes , en ce pays, donner aux citoyens, et quel moyen de les graver profondément dans leur mémoire ?
Je l'ai déjà dit, l'homme reçoit deux éducations: celle de l'enfance; elle est donnée par les maîtres : celle de l'adolescence; elle est donnée par la forme du gouvernement où l'on vit et les mœurs de sa nation. Les préceptes de ces deux parties de l'éducation sont-ils contradictoires; ceux de la première sont nuls.
Ai-je , dès l'enfance, inspiré à mon fils l'amour de la patrie ; l'ai-je forcé d'attacher son bonheur à la pratique des actions vertueuses, c'est-à-dire, à des actions utiles au plus grand nombre : si ce fds, à sa première entrée dans le monde, voit les patriotes languir dans le mépris, la misère et l'oppression ; s'il apprend que, haïs des grands et des riches, les hommes vertueux, tarés à la ville , sont encore bannis de la cour, c'est-àdire, de la source des grâces, des honneurs et des richesses (qui, sans contredit, sont des biens réels), il y a cent à parier contre un que mon fils ne verra en moi qu'un radoteur absurde , qu'un fanatique austère ; qu'il méprisera ma personne , que son mépris pour moi réfléchira sur mes maximes, et qu'il s'abandonnera à
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tous les vices que favorisent la forme du gouvernement
et les mœurs de ses compatriotes.
Qu'au contraire les préceptes donnés à son enfance lui soient rappelés dans l'adolescence, et qu'à son entrée dans le monde un jeune homme y voie les maximes de ses maîtres honorées de l'approbation publique; plein de respect pour ces maximes, elles deviendront la règle de sa conduite, il sera vertueux.
En Turquie, toujours en crainte, toujours exposé à la violence , un citoyen peut-il aimer la vertu et la patrie ? S'il est sans cesse obligé de repousser la force par la force, pour assurer son bonheur, peu lui importe d'être juste , il lui suffit d'être fort. Or , dans un gouvernement arbitraire, quel est le fort? celui qui plaît aux despotes et aux sous-despotes. Leur faveur est une puissance. Pour l'obtenir , rien ne coûte. L'acquierl-on par la bassesse , le mensonge , et l'injustice , on est bas, menteur et injuste. L'homme franc et loyal , déplacé dans un tel gouvernement , y serait empalé avant la fin de l'année. S'il n'est point d'homme qui ne redoute la douleur et la mort, tout scélérat peut toujours, en ce pays, justifier la conduite la plus infâme.
Des besoins mutuels ont forcé les hommes à se réunir en société. S'ils ont fondé des villes, c'est qu'ils ont trouvé plus d'avantages à se rassembler qu'à s'isoler. Le désir du bonheur a donc été le seul principe de leur union. Or, ce même motif doit forcer de se livrer au vice, lorsque, par la forme du gouvernement, les richesses, les honneurs et la félicité en sont les récompenses.
Quelque insensible qu'on soit à l'amour des richesses et des grandeurs, il faut, dans tout pays où la loi impuissante ne peut efficacement protéger le faible contre le fort, où l'on ne voit que des oppresseurs et des op-
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primés, des bourreaux et des pendus, que Ton recherche les richesses et les places , sinon comme un moyen de faire des injustices, au moins comme un moyen de se soustraire à l'oppression.
Mais, il est des gouvernemens arbitraires où Ton prodigue encore des éloges à la modération des sages et des héros anciens, où l'on vante leur désintéressement, l'élévation et la magnanimité de leur âme. Soit: mais ces vertus y sont passées de mode; la louange des hommes magnanimes est dans la bouche de tous et dans le cœur d'aucun; personne n'est, dans sa conduite , la dupe de pareils éloges.
A quoi se réduisent, dans un gouvernement despotique, les conseils d'un père à son fils? à cette phrase effrayante : « Mon fils, sois bas, rampant, sans vertus, » sans vices, sans talens, sans caractère; sois ce que la » cour veut que tu sois , et chaque instant de la vie » souviens-toi que tu es esclave. »
Je veux qu'un Lacédémonien eût , du temps de Xercès, été nommé instituteur d'un seigneur persan; que fût-il arrivé ? qu'élevé dans les principes du patriotisme et d'une frugalité austère, le jeune homme, odieux à ses compatriotes, eût, par sa probité mâle et courageuse, mis des obstacles à sa fortune. O Grec, trop durement vertueux î se fût alors écrié le père , qu'as-tu fait de mon fils? tu l'as perdu. Je désirais en lui cette médiocrité d'esprit, ces vertus molles et flexibles auxquelles on donne, en Perse , les noms de sagesse, d'esprit de conduite, d'usage du monde, etc. Ce sont de beaux noms , diras-tu , sous lesquels la Perse déguise les vices accrédités dans son gouvernement. Soit. Je voulais le bonheur et la fortune de mon fils: son indigence ou sa richesse, sa vie ou sa mort, dépendent du prince; tu le sais : il fallait donc en faire un courtisan adroit ; et tu n'en as fait qu'un héros et
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un homme vertueux. Tel eut été le discours du père. Qu'y répondre? Quelle plus grande folie , eussent ajouté les prudens du pays, que de donner une éducation honnête et magnanime à l'homme destiné , par la forme du gouvernement, à n'être qu'un courtisan vil et un scélérat obscur?
Il s'ensuit donc qu'en tout pays où la vertu est odieuse au puissant, il est également inutile et fou de prétendre à la formation de citoyens honnêtes.