‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 211 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Toute réforme importante dans la partie morale de T éducation en suppose une dans les lois et la forme du gouvernement.

P ropose-t-on, dans un gouvernement vicieux, un bon plan d'éducation; les préceptes de celte éducation nouvelle sont-ils en contradiction avec les mœurs et le gouvernement, ils sont toujours réputés mauvais. En quel moment seraient-ils adoptés? lorsqu'un peuple éprouve de grands malheurs, de grandes calamités, et qu'un concours heureux et singulier de circonstances fait sentir au prince la nécessité d'une réforme.

Quelques hommes illustres ont jeté de grandes lumières sur ce sujet , et l'éducation est toujours la même. Pourquoi ? c'est qu'il suffit d'être éclairé pour concevoir un bon plan d'instruction , et qu'il faut être puissant pour Fétablir. Qu'on ne s'étonne donc pas si, dans ce genre, les meilleurs ouvrages n'ont point encore opéré de changement sensible. Mais ces ouvrages doivent-ils, en conséquence, être regardés comme inutiles? Non , ils ont réellement avancé la eienec de l'éducation. Un mécanicien invente une maciûne nouvelle : en a-t-il

calculé les effets et prouvé l'utilité , la science est perfectionnée. La machine n'est point faite; elle n'est encore d'aucun avantage au public; mais elle est découverte. Il ne s'agit que de trouver le riche qui la fasse construire ; et tôt ou tard ce riche se trouve.

Qu'une idée si flatteuse encourage les philosophes à l'élude de la science de l'éducation. S'il est une recherche digne d'un citoyen vertueux , c'est celle des vérités dont la connaissance peut être un jour si utile à l'humanité. Quel espoir consolant dans ses travaux que celui du bonheur de la postérité ! Les découvertes sont, en ce genre, comme autant de germes qui, déposés dans les bons esprits , n'attendent qu'un événement qui les féconde ; et tôt ou tard cet événement arrive.

L'univers moral est, aux yeux du stupide, dans un état constant de repos et d'immobilité. Il croit que tout à été, est, et sera comme il est. Dans le passé et l'avenir, il ne voit jamais que le présent. ïl nen est pas ainsi de l'homme éclairé : le monde moral lui présente le spectacle toujours varié d'une révolution perpétuelle; l'univers, toujours en mouvement, lui paraît forcé de se reproduire sans cesse sous des formes nouvelles, jusqu'à l'épuisement total de toutes les combinaisons, jusqu'à ce que tout ce qui peut être, ait été, et que l'imaginable ait existé.

Le philosophe aperçoit donc dans un plus ou moins grand lointain le moment où la puissance adoptera le plan d'instruction présenté par la sagesse. Qu'excité par cet espoir le philosophe s'occupe d'avance à saper les préjugés qui s'opposent à l'exécution de ce plan.

Veut-on élever un magnifique monument, il faut , avant d'en jeter les fondemens, faire choix de la place , abattre \cs masures qui la couvrent , en enlever les décombres. Tel est l'ouvrage de la philosophie. Qu'on

ne l'accuse plus de rien édifier (i) : c'est elle qui maintenant substitue une morale claire, saine et puisée dans les besoins même de l'homme , à cette morale obscure, monacale et fanatique, fléau de l'univers présent et passé. C'est à elle qu'on doit cet unique et premier axiome de la morale :

Que le bonheur public soit la suprême loi.

Peu de gouvernemens sans doute se conduisent par celte, maxime : mais doit-on en imputer la faute aux philosophes? ce serait leur faire un crime de leur impuissance. Quand l'architecte a donné le plan, le devis et la coupe du palais, il a rempli sa tache : c'est à l'état d'acheter le terrain et de fournir les fonds nécessaires à sa construction. L'architecte de l'édifice moral , c'est 3e philosophe. Le plan est fait. Qu'on lève les obstacles qu'une stupidité religieuse ou tyrannique met aux progrès de la morale , c'est alors qu'on pourra se flatter de porter la science de l'éducation au degré de perfection dont elle est susceptible.

(i) On a dit long-temps des philosophes qu'ils détruisaient tout , qu'ils n'édifiaient rien : que signifie ce reproche? Ces Hercules modernes n'eussent-ils étouffe que des erreurs monstrueuses , ils eussent encore bien mérité de l'humanité. L'accusation portée contre eux à cet égard est l'effet du besoin qu'en général les hommes ont de croire soit des vérités , soit des mensonges. C'est dans la première jeunesse qu'on leur fait contracter ce besoin , qui devient ensuite en eux une faculté toujours avide de pâture. Un philosophe brise-t-il une erreur, on est toujours prêt à lui dire : Par quelle autre la remplacerez-vous ? Il me semble entendre un malade demander à son médecin : Monsieur, lorsque vous m'aurez guéri de ma fièvre , quelle autre incommodité y substituerez-vous ?

SECTION X, CHAPITRE XI. 6oi

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