CHAPITRE XI
De l'instruction , après qu'on aurait levé les obstacles qui s'opposent à ses progrès.
Les honneurs et les récompenses sont-ils, en un pays, toujours décernés au mérite ; l'intérêt particulier y est-il toujours Hé à l'intérêt public : l'éducation morale est nécessairement excellente, et les citoyens nécessairement vertueux.
L'homme (et l'expérience le prouve) est, de sa nature, imitateur et singe. Vit -il au milieu de citoyens honnêtes, il le devient. Lorsque les préceptes des maîtres ne sont point contredits par les mœurs nationales , lorsque les maximes et les exemples concourent également à allumer dans un homme le désir des talens et des vertus, lorsque nos concitoyens ont le vice en horreur et l'ignorance en mépris , on n'est ni sot ni méchant. L'idée de mérite s'associe dans notre mémoire à l'idée du bonheur, et l'amour de notre félicité nous nécessite à l'amour de la vertu.
Que je voie les honneurs accumulés sur ceux cfui se sont rendus utiles à la patrie , que je ne rencontre partout eue des citoyens sensés, et n'entende que des discours honnêtes, j'apprendrai, si je l'ose dire, la vertu, comme on apprend sa propre langue , sans s'en apercevoir.
En tout pays , si l'on en excepte le fort, le méchant est celui que les lois et l'instruction rendent tel (i).
J'ai montré que l'excellence de l'éducation morale
(i) Dans tout gouvernement où je ne puis être heureux que par le malheur des autres, je deviens méchant. Nul remède à ce mal qu'une réforme dans le gouvernement
dépend de l'excellence du gouvernement, J'en puis dire autant de l'éducation physique. Dans toute sage constitution , l'on se propose de former non-seulement des citoyens vertueux , mais encore des citoyens forts et robustes. De tels hommes sont, et plus heureux, et plus propres aux divers emplois auxquels l'intérêt de la république les appelle. Tout gouvernement éclairé rétablira donc les exercices de la gymnastique.
Quant à l'éducation qui consiste à créer des hommes illustres dans les arts et les sciences, il est évident que sa perfection dépend encore de la sagesse du législateur. A-t-il affranchi les instituteurs du respect superstitieux conservé pour les anciens usages , laisse-t-il un libre essor à leur génie, les force-t-il , par l'espoir des récompenses, à perfectionner, et les méthodes d'instruction (i) et le ressort de l'émulation : il est impossible qu'encouragés par cet espoir, des maîtres instruits et dans l'habitude de manier l'esprit de leurs élèves, ne parviennent bientôt à donner à cette partie, déjà la plus avancée de l'instruction, tout le degré de perfection dont elle est susceptible.
La bonne ou mauvaise éducation est presque en entier l'œuvre des lois. Mais, dira-t-on, que de lumières pour les faire bonnes ! Moins qu'on ne pense. Il suffit, pour cet effet, que le ministère ait intérêt et désir de les faire telles. Supposons d'ailleurs qu'il manque de connaissances, tous les citoyens éclairés et vertueux
(i) Supposons que l'étude de la langue latine fût aussi utile que peut-être elle l'est peu, et qu'on voulût, dans le moindre temps possible, en graver tous les mots dans la mémoire d'un enfant, que faire ? l'entourer d'hommes qui ne parlent que latin. Si le voyageur, jeté par la tempête sur une île dont il ignore la langue , ne tarde pas à la parler, c'est qu'il a le besoin et la nécessité pour maître. Or, qu'on mette l'enfant le plus près possible de cette position , il saura plus de latin en deux ans qu'il n'en apprendrait en dix dans les collèges.
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viendront à son secours : les bonnes lois seront faites, et les obstacles qui s'opposent aux progrès de l'instruction seront levés.
Mais ce qui sans doute est facile dans des sociétés faibles, naissantes, et dont les intérêts sont encore peu compliqués, est -il possible dans des sociétés ricbes, puissantes et nombreuses? Comment y contenir l'amour illimité des hommes pour le pouvoir? Comment y prévenir les projets des ambitieux ligués pour s'asservir leurs compatriotes? Comment enfin s'opposer toujours eûicacenient à l'élévation de ce pouvoir colossal et despotique qui, fondé sur le mépris des talens et de la vertu, fait languir les peuples dans l'inertie, la crainte et la misère?
Dans de trop vastes empires, il n'est peut-être qu'un moyen de résoudre d'une manière durable le double problème d'une excellente législation et d'une parfaite éducation. C'est, comme je l'ai déjà dit, de subdiviser ces mêmes empires en un certain nombre de républiques fédéra tives, que leur petitesse défende de l'ambition de leurs concitoyens, et leur confédération de l'ambition des peuples voisins.
Je ne m'étendrai pas davantage sur cette question. Ce que je me suis proposé dans cette Section, c'est de donner des idées nettes et simples de l'éducation phvsique et morale ; de déterminer les diverses instructions qu'on doit à l'homme, au citoyen, et au citoyen de telle profession; de désigner les réformes à faire dans les gouvernemens ; d'indiquer les obstacles qui s'opposent maintenant aux progrès de la science de la morale, et de montrer enfin que, ces obstacles levés, on aurait presque en entier résolu le problème d'une excellente éducation.
Je finirai ce Chapitre par cette observation : c'est que , pour jeter plus de lumières sur un sujet si impor-
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tant, il fallait connaître l'homme , déterminer retendue des facultés de son esprit , montrer les ressorts qui le meuvent, la manière dont ces ressorts sont mis en action , et faire enfin entrevoir au législateur de nouveaux moyens de perfectionner le grand œuvre des lois. Ai-je, sur ces objets divers, révéJé aux hommes quelques vérités neuves et utiles ; j'ai rempli ma tâche; j'ai droit à leur estime et à leur reconnaissance.
Entre une infinité de questions traitées dans cet ouvrage , une des plus importantes était de savoir si le génie, les vertus et les talens, auxquels les nations doivent leur grandeur et leur félicité, étaient un effet de la différence des nourritures, des tempéramens, et enfin des organes des cinq sens, sur lesquels l'excellence des lois et de l'administration n'a nulle influence; ou si ce même génie, ces mêmes vertus et ces mêmes talens, étaient l'effet de l'éducation, sur laquelle les lois et la forme du gouvernement peuvent tout.
Si j'ai prouvé la vérité de cette dernière assertion , il faut convenir que le bonheur des nations est entre leurs mains; qu'il est entièrement dépendant de l'intérêt plus ou moins vif qu'elles mettront à perfectionner la science de l'éducation.