‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 214 sur 226 · CONCLUSION GENERALE · texte numérisé non relu

CONCLUSION GENERALE

éloges de la postérité, et désire impatiemment la gloire du moment , doit s'abstenir de la recherche de la vérité ; elle ne s'offrira point à ses yeux.

Importance et étendue du principe de la sensibilité physique.

Qu'est-ce qu'une science? un enchaînement de propositions qui toutes se rapportent à un principe général et premier. La morale est-elle une science? oui, si dans la sensibilité physique j'ai découvert le principe unique dont tous les préceptes de la morale soient des conséquences nécessaires. Une preuve évidente de la vérité de ce principe , c'est qu'il explique toutes les manières d'être des hommes, qu'il dévoile les causes de leur esprit, de leur sottise, de leur haine, de leur amour, de leurs erreurs et de leurs contradictions. Ce principe doit être d'autant plus facilement et universellement adopté, que l'existence de la sensibilité physique est un fait avoué de tous, que l'idée en est claire, la notion distincte, l'expression nette, et qu'enfin nulle erreur ne peut se mêler à la simplicité d'un tel axiome.

La sensibilité physique semble être donnée aux hommes comme un ange tutélaire chargé de veiller sans cesse à leur conservation. Qu'ils soient heureux, voilà peut-être le seul vœu de la nature et le seul vrai principe de la morale. Les lois sont-elles bonnes, l'intérêt particulier ne sera jamais destructif de l'intérêt général. Chacun s'occupera de sa félicité ; chacun sera fortuné et juste, parce que chacun sentira que son bonheur dépend de celui de son voisin.

Dans les sociétés nombreuses où les lois sont encore imparfaites, si le scélérat, le fanatique et le tyran l'oublient, que la mort frappe le scélérat , le fanatique et le tyran, et tout ennemi du bien public!

608 de l'homme.

Douleur et plaisir sont les liens par lesquels on peut toujours unir l'intérêt personnel à l'intérêt national. L'un et l'autre prennent leur source dans la sensibilité physique. Les sciences de la morale et de la législation ne peuvent donc être que les déductions de ce principe simple. Je puis même ajouter que son développement s'étend jusqu'aux diverses règles des arts d'agrément, dont l'objet, comme je l'ai déjà dit, est d'exciter en nous des sensations. Plus elles sont vives , plus l'ouvrage qui les produit paraît beau et sublime (i).

La sensibilité physique est l'homme lui-même et le principe de tout ce qu'il est. Aussi ses connaissances n'atteignent-elles jamais au-delà de ses sens. Tout ce qui ne leur est pas soumis est inaccessible à son esprit.

A quoi se réduit la science de l'homme? à deux sortes de connaissances : l'une est celle des rapports que les objets ont avec lui; l'autre est celle des rapports des objets entre eux. Or, qu'est-ce que ces deux sortes de connaissances, sinon deux développemens divers de la sensibilité physique?

Mes concitoyens pourront, d'après cet ouvrage, voir mieux et plus loin que moi. Je leur ai montré le principe-duquel ils peuvent déduire les lois propres à faire leur bonheur. Si sa nouveauté les étonne , et s'ils doutent de sa vérité , qu'ils essaient de lui en substituer un dont l'existence soit aussi universellement reconnue, dont ils aient une idée aussi claire, dont ils puissent tirer un aussi grand nombre de conséquences. S'il n'en est point de tel, qu'ils regardent donc la sensibilité physique comme la seule pierre de touche à laquelle on éprouvera désormais la vérité ou la fausseté de chaque

(i) Dans la poésie, pourquoi le beau de sentiment et celui des images frappent-ils plus généralement que le beau des idées ? c'est que les hommes sont sensibles avant d'être spirituels 5 c'est qu'ils reçoivent des sensations avant de les comparer entre elles.

CONCLUSION GENERALE. 6og

proposition nouvelle de morale et de politique : toute proposition sera réputée fausse , lorsqu'on ne pourra la déduire de cet axiome. L'erreur est la seule matière hétérogène à la vérité. Au reste, je ne suis point législateur, et j'occupe peu de place dans cet univers : ce que je pouvais en faveur de mes concitoyens, c'était de consigner dans un ouvrage l'unique principe de leurs connaissances. Je n'ai sans doute rien avancé dans ce livre de contraire à la religion : mais j'ai soutenu la nécessité de la tolérance ; j'ai fait sentir les dangers auxquels la trop grande puissance du prêtre expose également, et les princes et les nations; j'ai montré la barrière qu'on peut opposer à son ambition : je suis donc à ses yeux un impie. Le serai-je à ceux du public ?

accusations de matérialisme et d'impiété; leur absurdité.

L'on peut à Paris et à Lisbonne redouter la haine théologique ; mais il est des pays où cette haine est impuissante, où le reproche d'impiété n'est plus de mode, où toute accusation de cette espèce, devenue ridicule , est regardée comme l'expression vague de la fureur et de la stupidité monacale.

D'ailleurs quelle impiété me reprocher? je n'ai dans aucun endroit de cet ouvrage, nié la Trinité, la divinité de Jésus, l'immortalité de l'âme, la résurrection des morts, ni même aucun article du credo papiste : je n'ai donc point attaqué la religion.

Mais les jésuites ont accusé les jansénistes de matérialisme ; ils pourront donc aussi m'en accuser. Soit : je me contenterai de leur répondre qu'ils n'ont point d'idées complètes de la matière ; qu'ils ne connaissent que des corps; que le mot de matérialiste est aussi obscur pour eux que pour moi ; que nous sommes à

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