‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 215 sur 226 · Tome IL 3g · texte numérisé non relu

Tome IL 3g

ÙIO DE LHOMME,

cet égard également ignorans, mais qu'ils sont plus fanatiques.

Tout livre conséquent est en horreur aux théologiens.

La raison à leurs yeux n'est jamais catholique.

Ennemis-nés de tout ouvrage raisonnable, peut-être anathématiseront-ils celui-ci. Cependant je n'y dis d'eux que le mal absolument indispensable. J'aurais dû m'écrier avec saint Jérôme que l'Église est la prostituée de Babylone. Je ne l'ai point fait. Lorsque j'ai pris parti contre les prêtres, c'est en faveur des peuples et des souverains. Lorsque j'ai plaidé la cause de la tolérance , c'est pour leur épargner de nouveaux forfaits.

Mais, diront-ils, qu'on établisse la tolérance, que l'Église modèle sa conduite sur celle de Jésus, sous quel prétexte pourra-t-elle emprisonner les citoyens, les brûler, assassiner les princes, etc. ? L'Eglise moins redoutée serait alors moins respectée? Or, que lui importe l'exemple de Jésus? ce qu'elle désire, c'est d'être puissante. La preuve : c'est l'approbation donnée par elle à la morale des jésuites ; c'est le titre de Vice-Dieu accordé par elle à son chef; c'est enfin la croyance de son infaillibilité, devenue article de foi en Italie, malgré cet acte formel de l'Ecriture, tout homme est menteur.

Sans un motif d'ambition, le prêtre eût-il affirmé que le pape tient le milieu entre l'homme et Dieu , née DeuSj nec homo , quia neuter est, sed inter utrumque? Sans un pareil motif, le pape eût-il souffert qu'on le traitât de Demi-Dieu ? eût-il permis qu'Etienne Patracène écrivît qu'en lui pnpe réside tout pouvoir sur les puissances du ciel et de la terre ? In papa est omnis potestas supra omnes potestates tàm cœli quàm terrœ. Boniface VIII , dans une assemblée tenue à Rome à l'occasion du jubilé, eût-il dit : « Je suis empereur, j'ai tout pou-

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» voir dans le ciel et sur la terre? Ego sum Pontifex et Imperator, terrestre ac cœleste imperium habeo. Ce pape eûi-il approuvé la phrase du droit canon où il est appelé Dominus Deus noster, le Seigneur notre Dieu ? Nicolas se fût-il glorifié d'avoir été nommé Dieu par Constantin , canon satis evidenter, dist. 96? Les théologiens (1) eussent-ils déclaré dans d'autres canons, « que le pape est » autant au-dessus de l'empereur que l'or pur est au-des- » sus du plomb vil ; que les empereurs reçoivent leur » autorité du pape comme la lune reçoit sa lumière du » soleil; que les empereurs, par conséquent, ne seront » jamais que lunes? »

Les prêtres enfin, pour justifier leur intolérance, eussent-ils de la Divinité fait un tyran injuste , vengeur et colère ? eussent-ils accumulé sur Dieu tous les vices des hommes (2)?

Si tout moyen d'acquérir du pouvoir paraît légitime au sacerdoce , tout obstacle mis à l'accroissement de son pouvoir lui paraît une impiété. Je suis donc impie a ses yeux. Or, telle est en^certains pays la puissance du prêtre sur les princes, qu'il peut à son gré les irriter contre les écrivains mêmes qui défendent les droits de leur cou-

(1) Un des docteurs canoniques, plus hardi encore, a dit : Papa est supra me , extra me , papa est omnîs , est supra omnia ; papa est dominus dominantium ; papa potest mutare quadrata roiundis. C'est-à-dire , le pape est dans moi , hors de moi , le pape est tout, au-dessus de tout; il est seigneur des seigneurs, et d'un carré il peut faire un cercle. Quelle proposition plus impie , si , de l'aveu même des théologiens , la Divinité ne peut faire un bâton sans deux bouts !

(2) Peu de nations, disent les voyageurs , honorent le diable sous son vrai nom ; mais beaucoup l'honorent sous celui de dieu. Un peuple adore-t-il un être dont les lois sont incompréhensibles ; cet être exige-t-il la croyance de l'incroyable ; commande-t-il l'impratir cable 5 punit-il une faiblesse par des tourmens éternels ; damne-t-il enfin l'homme vertueux, pour n'avoir pas fait l'impossible , il est évident que, sous le nom de dieu, c'est le diable qu'un tel peuple^ adore.

ronne. Que de dévotes, d'ailleurs, ne peut-il pas ameuter contre un auteur?

J'ai lu le conte des oies couleur de rose de Crebillon et dans le monde j'ai toujours vu ce troupeau aimable et dévot, dirigé par un moine stupide , crasseux et méchant. Les oies pensent toujours d'après lui. Elles voient l'impiété partout où il veut la leur mon-

trer.

Au reste , ce reproche n'est pas le seul qu'on me fera. L'esclave et le courtisan m'accuseront d'avoir mal parlé du pouvoir arbitraire. 3e l'ai peint sans doute sous ses véritables couleurs, mais par amour pour les peuples et pour les princes eux-mêmes. Tout souverain, comme le prouve l'bistoire , est , ou dans la dépendance de l'armée , s'il porte le sceptre du pouvoir arbitraire (i), ou dans la dépendance de la loi, s'il commande dans une monarchie modérée. Or, de ces deux dépendances , quelle est la plus désirable pour un prince? quelle est celle où sa personne est le moins exposée? la dernière. Les lois gouvernent un peuple libre : les délations, la force, et l'atrocité gouvernent les peuples esclaves ; et chez eux l'intrigue domestique et le caprice de l'armée décident souvent de la vie du monarque.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. En raa-

M On peut distinguer deux sortes de despotisme : l'un en puissance , l'autre en pratique. Cette distinction neuve est féconde en

TnqrrTnceSest despote en puissance, lorsqu'il a par le nombre de ses troupes, par l'avilissement des esprits et des âmes acquis le pouvoir nécessaire pour disposer à son gré des bien. , de la vie, et de la liberté de ses sujets. Tant que le prince n use point de ce Pouvoir tant que les peuples n'en souffrent point , ils croient Jeur HZ bernent bon : ils restent tranquilles. Mais lorsque, après Loir acquis le pouvoir de nuire , le prince met ce pouvoir en pratique et qu'il dépouille les citoyens de toutes leurs propnetes , n ors ils s'irritent; ils voudraient secouer le joug qui les opprime ; il est trop tard. C'était dans le germe de cette puissance illimitée qu'il fallait étouffer les maux qu'ils éprouvent.

CONCLUSION GÉNÉRALE. 6l3

tière politique, un mot suffît pour éclairer les hommes. Il n'en est pas de même en matière religieuse. Le jour de la raison passe rarement jusqu'aux dévots (i). Puissent-ils désormais, plus instruits, reconnaître enfin qu'il n'est point d'ouvrage à l'abri d'une accusation d'impiété !

Impossibilité pour tout moraliste éclairé d'échapper aux censures ecclésiastiques.

Un homme défend-il les intérêts du peuple , il nuit à ceux de l'Église. Elle cherche un nrétexte pour l'accuser; et ce prétexte ne lui manque jamais.

Les Écritures sont le livre de Dieu , et leurs diverses interprétations forment les différentes sectes du chris^* tianisme. C'est donc sur les Écritures que sont fondées les hérésies. Jésus favorise celle des ariens, lorsqu'il dit, « mon père est plus grand que moi. » Jésus change toutes nos idées sur la Divinité , lorsqu'il semble la regarder comme l'auteur du mal , et qu'il dit dans le Pater, et ne nos inducas in tentationem , et ne nous induisez pas à la tentation. Or, si dans le Pater même on lit une proposition aussi singulière, dans quel

(i) Aboulola , le plus fameux des poètes arabes , n'avait nulle opinion des lumières des dévots. Voici la traduction de quelques-unes de ses stances. Issa est venu : il a aboli la loi de Moussai. Mahomet l'a suivi : il a introduit par jour cinq prières. Ses sectateurs prétendent qu'il Deviendra plus d'autre prophète. Ils s'occupent inutilement à prier depuis le matin jusqu'au soir. Dites-moi maintenant: depuis que vous vivez dans l'une de ces lois, jouissez- vous plus ou moins du soleil et de la lune ? Si vous me répondez impertinemment , j'élèverai ma voix contre vous ; mais si vous me parlez de bonne foi, je Continuerai de parler tout bas. Les chrétiens errent çà et ià dans leurs voies , et les musulmans sont tout-à-fait hors du chemin Les Juifs ne sont plus que des momies, et les mages de Perse que des rêveurs Le monde se partage en deux classes d'hommes : les uns ont de l'esprit et point de religion j les autres de la religion et point d'esprit.

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ouvrage humain la haine et Ja malignité monacales ne trouveront-elles point d'hérésie? Écrit-on en faveur de rhumanité, l'intérêt sacerdotal s'en irrite , et c'est alors qu'il faut s'écrier avec le prophète, Libéra opus meum à labiis iniquis et à linguâ dolosâ (i). Si l'on tirait de cet ouvrage quelques conséquences mal sonnantes, je n'en serais donc pas surpris. Ce que Dieu n'a point fait clans les Ecritures, je ne l'ai certainement pas fait dans ce livre. Je n'ai point ce sot et blasphématoire orgueil. Quelle est, dans la géométrie même, la proposition dont on ne pût au besoin déduire quelque conséquence absurde et même impie?

Le point mathématique, par exemple, n'a selon les géomètres, ni longueur, ni largeur, ni profondeur : or , la ligne est le composé d'un certain nombre de points, la surface d'un certain nombre de lignes, le cube d'un certain nombre de surfaces. Si le point mathématique est sans étendue, il n'est donc ni lignes, ni surfaces, ni cubes; il n'existe donc ni corps, ni objets sensibles ; il n'est donc point de château, dans ce château de bibliothèques, dans ces bibliothèques de livres, et parmi ca> livres d'écritures et de révélations.

Si telle est la conséquence immédiate de la définition du point mathématique , quel livre est à l'abri du reproche d'impiété? Le Système de la grâce n'en est pas lui-même exempt. Les théologiens y. soutiennent à la fois qu'en qualité de juste, Dieu accorde à tous la grâce

(i) Que de libelles théologiques contre le livre de V Esprit! Quel était le crime de l'auteur ? d'avoir révélé le secret de l'église, qui consiste à abrutir les hommes pour en tirer le plus d'argent et de respect possible. Quelques prêtres honnêtes prirent la défense de cet ouvrage 5 mais en trop petit nombre. Daus le clergé ils n'eurent point la pluralité des voix. Ce fut surtout l'archevêque de Paris qui pressa la Sorbonne de s'élever contre Y Esprit qu'elle n'entendait pas. C'était le prophète Balaam qui, monté sur son ânesse , la presse d'avancer , sans apercevoir l'esprit ou l'ange qui l'arrête.

CONCLUSION GENERALE. 6l5

suffisante, et cependant que cette grâce suffisante ne suffit pas. Quelle Contradiction absurde et impie !

S'agil-il de religion , les principes ne doivent jamais porter de conséquence. L'on n'est point incrédule , lorsqu'on n'a point nié formellement et positivement quelque article de foi. Que les moines et les prêtres daignent, en vrais chrétiens, interpréter charitablement ce qui peut se glisser de louche dans un ouvrage philosophique ; ils n'y verront rien que d'orthodoxe. J'ai dans celui-ci plaidé la cause de la tolérance, et par conséquent de l'humanité; mais est -on athée parce qu'on est humain ?

Si j'écoutais moins ma raison, peut-être, à l'exemple des jansénistes, soumettrais- je cet ouvrage à la décision du premier concile, et prierais- je le lecteur de voir jusqu'à ce moment par ses yeux , et de juger par sa raison. Ce que je puis lui certifier, c'est qu'en composant ce livre , mon objet fût d'assurer le bonheur des peuples et la vie des souverains. Si j'ai blessé l'orgueil ecclésiastique , c'est que j'ai mieux aimé , comme Lucien , « déplaire en disant la vérité , que de plaire en » contant des fables. »

Qu'on découvre quelques erreurs dans cet ouvrage ; je me rendrai toujours ce témoignage, que je n'ai pas du moins erré dans l'intention; que j'ai dit ce que j ai cru vrai et utile aux particuliers et aux nations. Quel sera donc mon ennemi , et qui s'élèvera contre moi ? celui-là seul qui hait la vérité et veut le malheur de sa patrie. Au reste, que les papistes me calomnient; je m'écrierai avec le prophète : Maledicent illi 9 tu Domine benedices.

Ce dont j'avertis le clergé de France en particulier, c'est que sa fureur immodérée et ridicule contre les lettres le rend suspect et odieux à l'Europe. Un homme faii un livre ; ce livre est plein de vérités ou d'erreurs : dans

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le premier cas, pourquoi, sous le nom de cet auteur, persécuter la vérité elle-même? dans le second cas, pourquoi punir dans un écrivain des erreurs à coup sûr involontaires? Quiconque n'est ni gagé, ni homme de parti , ne se propose que la gloire pour récompense de ses travaux. Or, la gloire est toujours attachée à la vérité. Qu'en la cherchant je tombe dans l'erreur, l'oubli où s'ensevelissent mon nom et mon ouvrage est mon supplice, et le seul que je mérite.

Veut-on que la mort soit la punition d'un raisonnement hasardé ou faux; quel écrivain est assuré de sa vie, et qui lui jettera la première pierre ? Que se proposent les prêtres en demandant le supplice d'un auteur ? Poursuivent-ils une erreur avec le fer et le feu , ils l'accréditent. Poursuivent -ils une vérité avec le même acharnement, ils la propagent plus rapidement. Que prouve jusqu'ici la conduite du clergé papiste? rien, sinon qu'il persécute et persécutera toujours la vérité. Plus de modération sans doute lui siérait mieux : elle est décente en tous les temps, et nécessaire dans un siècle où la cruauté excite les esprits et ne les soumet pas.

Virtus non terri ta monstris.

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