CHAPITRE XV
Parmi les fausses religions, quelles ont été les moins nuisibles au bonheur des sociétés ?
JLa première que je cite, c'est la religion païenne. Mais, lors de son institution, cette prétendue religion n'était proprement que le système allégorisé de la nature. Saturne était le temps, Cérès la matière, Jupiter l'esprit générateur (i). Toutes les fables de la Mythologie
légitimer ses fantaisies et ses cruautés : mais il n'en serait pas de même, si l'on ne confiait cette puissance qu'au corps de la magistrature.
(r) Pourquoi Jupiter était-il le dernier des enfans de Saturne? c'est que l'ordre et la génération , successeurs du chaos et de la stérilité , étaient, selon les philosophes, le dernier produit du temps. Pourquoi Jupiter, en qualité de générateur ; était-il le dieu de l'air ? c'est , disaient ces philosophes , que les végétaux , les fossiles , les minéraux, les animaux, enfin tout ce qui existe, transpire, s'exhale, se corrompt et remplit l'air de principes volatils. Ces principes échauffés et mis en action par le feu solaire, il faut que l'air dépense alors en nouvelles générations les sels et les esprits reçus de la putréfaction. L'air, principe unique de la génération et de la corruption, leur paraissait donc un immense océan agité par d s principes nombreux et différens. C'est dans l'air que nageaient , selon eux , les semences de tous les êtres, qui, toujours prêts à se reproduire, attendaient pour cet effet le moment où le hasard les déposât dans une matrice convenable. L'atmosphère, à leurs yeux, était pour ainsi dire toujours vivante , toujours chargée d'acide pour ronger , et de germes pour engendrer. C'était le vaste récipient de tous les principes de la vie.
Les Titans et Janus , selon les ancieus , étaient pareillement l'emblème du chaos ; Vénus ou l'Amour, celui de l'attraction, ce principe productif de l'ordre et de l'harmonie de l'univers.
n'étaient que les emblèmes de quelques principes de la nature. En la considérant comme système religieux , était-il si absurde (i) d'honorer sous divers noms les différens attributs de la Divinité?
Dans les temples de Minerve, de Vénus, de Mars , d'Apollon et de la Fortune, qu'adorait- on? Jupiter, tour à tour considéré comme sage , comme beau , comme fort, comme éclairant et fécondant l'univers. Est-il plus raisonnable d'édifier, sous les noms de saint Eustache, de saint Martin , ou de saint Roch , des églises à l'Être suprême ? Mais les païens s'agenouilloient devant des statues de bois ou de pierre : les catholiques en font autant; et, si l'on en juge par les signes extérieurs, ils ont souvent pour leurs saints plus de vénération que pour l'Éternel.
Au reste , je veux que la religion païenne ait été réellement la plus absurde ; c'est un tort à une religion d'être absurde : son absurdité peut avoir des conséquences funestes. Cependant ce tort n'est pas le plus grand de tous : et si ses principes ne sont pas entièrement destructifs du bonheur public , et que ses maximes puissent s'accorder avec les lois et l'utilité générale, c'est encore la moins mauvaise.
Telle était la religion païenne. Jamais d'obstacles mis par elle aux projets d'un législateur patriote. Elle était sans dogmes, par conséquent humaine et tolérante. Nulle dispute, nulle guerre entre ses sectateurs, que ne pût prévenir l'attention la plus légère des magistrats. Son culte, d'ailleurs, n'exigeait point un grand nombre de prêtres, et n'était point nécessairement à charge à l'état.
Les dieux lares et domestiques suffisaient à la dévo-
(i) Nous sommes étonnés de l'absurdité de la religion païenne Celle de la religion papiste étonnera bien davantage un jour la postérité.
iion journalière clés particuliers. Quelques temples élevés dans de grandes villes, quelques collèges de prêtres, quelques fêtes pompeuses, suffisaient à la dévotion nationale. Ces fêtes , célébrées dans les temps où la cessation des travaux de la campagne permet à ses habitans de se rendre dans les villes , devenaient pour eux des plaisirs. Quelque magnifiques que fussent ces fêtes, elles étaient rares, et par conséquent peu dispendieuses. La religion païenne n'avait donc essentiellement aucun des inconvéniens du papisme.
Cette religion des sens était d'ailleurs la plus faite pour des hommes, la plus propre à produire ces impressions fortes qu'il est quelquefois nécessaire au législateur de pouvoir exciter en eux. Par elle, l'imagination, toujours tenue en action, soumettait la nature entière à l'empire de la poésie, vivifiait toutes les parties de l'univers, animait tout. Le sommet des montagnes, l'étendue des plaines, l'épaisseur des forêts, la source des ruisseaux , la profondeur des mers , étaient par elle peuplées d'Oréades , de Faunes , de Nappées , d'Hamadryades , de Tritons, de Néréides. Les dieux et les déesses vivaient en société avec les mortels , prenaient part à leurs fêles, à leurs guerres, à leurs amours. Neptune allait souper chez le roi d'Ethiopie ; les belles et les héros s'asseyaient parmi les dieux ; Latone avait ses autels ; Hercule déifié épousait Hébé. Les héros moins célèbres habitaient les champs et les bocages de l'Elysée. Ces champs , embellis depuis par l'imagination brûlante du prophète qui y transporta les houris, étaient le séjour des guerriers et des hommes illustres en tous les genres. C'est là qu'Achille, Patrocle, Ajax, Agamemnon , et tous ces héros qui combattirent sous les murs de Troie , s'occupaient encore d'exercices militaires : c'est là que les Pindare et les Homère celé— Tome IL 5
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braient encore les jeux olympiques et les exploits des
Grecs.
L'espèce d'exercice et de chant qui, sur la terre, avait fait l'occupation des héros et des poêles, tous les goûts enfin qu'ils y avaient contractés, les suivaient encore dans les enfers. Leur mort n'était proprement qu'une prolongation de leur vie.
Cette religion donnée , quel devait être le désir le plus vif, l'intérêt le plus puissant des païens? celui de servir leur patrie par leurs lalens , leur courage , leur intégrité , leur générosité et leurs vertus. Il était important pour eux de se rendre chers à ceux avec qui ils devaient, dans les enfers , continuer de vivre après leur mort. Loin d'étouffer l'enthousiasme qu'une législation sage donne pour la vertu et les talens, cette religion l'excitait encore. Convaincus de l'utilité des passions, les anciens législateurs ne se proposaient point de les étouffer. Que trouver chez un peuple sans désirs ? sont-ee des commerçans , des capitaines , des soldats , des hommes de lettres, des ministres habiles? non, mais des moines.
Un peuple sans industrie , sans courage , sans richesses , sans science , est l'esclave-né de tout voisin assez audacieux pour lui donner des fers. Il faut des passions aux hommes , et la religion païenne n'en éteignait point en eux le feu sacré et vivifiant. Peut-être celle des Scandinaves , peu différente de celle des Grecs et des Romains , portait-elle encore plus efficacement les hommes à la vertu. La Réputation était le dieu de ces peuples : c'était de ce seul dieu que les citoyens attendaient leur récompense. Chacun voulait £tre le fils de la Réputation : chacun honorait , dans les Bardes, les distributeurs de la gloire et les prêtres du temple de la Renommée (i). Le silence des Bardes était
(i) L'avantage de cette religion sur les autres est inappréciable :
redouté des guerriers et des princes même. Le mépris était le partage de quiconque n'était pas fils de la Réputation. Le langage de la flatterie était alors inconnu aux poètes. Sévères et incorruptibles habitans d'un pays libre, ils ne s'étaient point encore avilis par la bassesse de leurs éloges. Nul d'entre eux n'eût osé célébrer un nom que l'estime publique n'eut pas déjà consacré. Pour obtenir cette estime , il fallait avoir rendu des services à la patrie. Le désir religieux et vif d'une renommée immortelle excitait donc les hommes à s'illustrer par leurs talens et leurs vertus. Que d'avantages une telle religion , plus pure d'ailleurs que la païenne , ne pourrait-elle pas procurer à une nation !
Mais comment établir cette religion dans une société déjà formée ? On sait quel est l'attachement du peuple pour son culte, pour ses dieux actuels, et son horreur pour un culte nouveau. Quel moyen de changer à cet égard les opinions reçues?
Ce moyen est peut-être plus facile qu'on ne pense. Que chez un peuple la raison soit tolérée , elle substituera la religion de la Renommée à toute autre. N'y substituât-elle que le déisme, quel bien n'aurait-elle pas fait à l'humanité î Mais le culte rendu à la Divinité se conserverait-il long-temps pur? le peuple est grossier : la superstition est sa religion. Les temples, élevés d'abord à l'Éternel, seraient bientôt consacrés à ses diverses perfections : l'ignorance en ferait autant de dieux. Soit; et jusque-là, que le magistrat la laisse faire : mais qu'arrivée à ce terme, ce même magistrat, attentif à diriger la marche de l'ignorance, et surtout de la superstition , ne la perde point de vue ; qu'il la reconnaisse , quelque forme qu'elle prenne ; qu'il s'oppose à
elle ne récompense que les talens et les actions utiles à la patrie ; et le paradis est dans les autres le prix du jeûne , de la retraite , de la macération, et de vertus aussi folles qu'inutiles à la société.
rétablissement de tout dogme , de tous principes contraires à ceux d'une bonne morale , c'est-à-dire à l'utilité publique.
Tout homme est jaloux de sa gloire. Un magistrat, comme à Rome, réunit-il en sa personne le double emploi de sénateur et de ministre des autels (i), le prêtre sera toujours en lui subordonné au sénateur, et la religion toujours subordonnée au bonheur public.
L'abbé de Saint-Pierre l'a dit : le prêtre ne peut être réellement utile qu'en qualité d'officier de morale. Or, qui mieux que le magistrat peut remplir cette noble fonction ? Qui mieux que lui peut faire sentir , et les motifs d'intérêt général sur lesquels sont fondées les lois particulières, et l'indissolubilité du lien qui unit le bonheur des individus au bonheur général ?
Quelle puissance n'aurait pas sur les esprits une instruction morale donnée 'par un sénat ! Avec quel respect les peuples n'en recevraient-ils pas les décisions ! C'est uniquement du corps législatif qu'on peut attendre une religion bienfaisante, et qui d'ailleurs i
(i) La réunion des puissances temporelle et spirituelle dans les mêmes mains est indispensable. On n'a rien fait contre le corps sacerdotal , lorsqu'on l'a simplement humilié. Qui ne l'anéantit point, suspend et ne détruit pas son crédit. Un corps est immortel : une circonstance favorable, la confiance cfun prince, un mouvement dans l'état , suffit pour lui rendre son premier pouvoir. Il reparaît alors armé d'une puissance d'autant plus redoutable , qu'instruit des causes de son abaissement, il est plus attentif à les détruire. Le clergé d'Angleterre est aujourd'hui sans puissance, mais il n'est point anéanti : qui peut donc répondre que , reprenant son premier crédit, ce corps ne reprenne sa première férocité, et ne répande un jour autant de sang qu'il en a déjà fait couler? Un des plus grands services à rendre à la France serait d'employer une partie des revenus trop considérables du clergé à l'extinction de la dette nationale. Que diraient les ecclésiastiques si, juste à leur égard, on leur conservait, leur vie durant, tout l'usufruit de leurs bénéfices , et qu'on n'en disposât qu'à leur mort ? Quel mal de faire rentrer tant de biens dans la circulation ?
peu coûteuse et tolérante , n'offrirait que des idées grandes et nobles de la Divinité, n'allumerait dans les âmes que l'amour des talens et des vertus , et n'aurait enfin, comme la législation, que la félicité des peuples pour objet.
Que des magistrats éclairés soient revêtus de la puissance temporelle et spirituelle, toute contradiction entre les préceptes religieux et patriotiques disparaîtra : tous les citoyens adopteront les mêmes principes de morale, et se formeront la même idée d'une science dont il est si important que tous soient également instruits.
Peut-être s'écoulera-t-il plusieurs siècles avant de faire, dans les fausses religions, les cbangemens qu'exige le bonheur de l'humanité. Qu'arrivera-t-il jusqu'à ce moment ? que les hommes n'auront que des idées confuses de la morale : idées qu'ils devront à la différence de leurs positions et au hasard, qui, ne plaçant jamais deux hommes précisément dans le même concours de circonstances, ne leur permettra jamais de recevoir les mêmes instructions et d'acquérir les mêmes idées. D'où je conclus que l'inégalité actuelle aperçue entre l'esprit des divers hommes ne peut être regardée comme une preuve de leur inégale aptitude à en avoir.