CHAPITRE PREMIER
Toutes nos idées nous viennent par les sens : en conséquence , on a regardé V esprit comme un effet de la plus ou moins grande finesse de l'organisation.
Lorsque, éclairé par Locke, on sait que c'est aux organes des sens qu'on doit ses idées , et par conséquent son esprit; lorsqu'on remarque des différences, et dans les organes, et dans l'esprit des divers hommes, l'on doit communément en conclure que l'inégalité des esprits est l'effet de l'inégale finesse de leurs sens.
Une opinion si vraisemblable et si analogue aux faits (i) doit être d'autant plus généralement adoptée, qu'elle favorise la paresse humaine, et lui épargne la peine d'une recherche inutile.
Cependant, si des expériences contraires prouvaient que la supériorité de l'esprit n'est point proportionnée
(1) C'est par le moyen des analogies qu'on parvient quelquefois aux plus grandes découvertes : mais dans quels cas doit-on se contenter de la preuve des analogies, lorsqu'il est impossible d'en acquérir d'autre : Cette espèce de preuve est souvent trompeuse. A-t-on toujours vu les animaux se multiplier par l'accouplement des mâles avec les femelles : on en conclut que cette manière est la seule dont les êtres puissent se régénérer. Il faut, pour nous détromper, que des observateurs exacts et scrupuleux enferment un puceron dans un bocal, qu'ils découpent des polypes , et prouvent, par des expériences réitérées , qu'il est encore dans la nature d'autres manières dout les animaux peuvent se reproduire.
à la plus ou moins grande perfection des cinq sens, c'est dans une autre cause qu'on serait forcé de chercher l'explication de ce phénomène.
Deux opinions partagent aujourd'hui les savans sur cet objet. Les uns disent : L'esprit est V effet d'une certaine espèce de tempérament et d'organisation intérieure : mais aucun n'a, par une suite d'observations, encore déterminé l'espèce d'organe, de tempérament ou de nourriture qui produit l'esprit. Celte assertion vague et destituée de preuve, se réduit donc à ceci : L'esprit est l'effet d'une cause inconnue ou d'une qualité occulte , à laquelle je donne le nom. de tempérament ou d organisation.
Quintilien, Locke, et moi, disons :
L inégalité des esprits est l'effet d'une cause connue , et cette cause est la différence de l'éducation.
Pour justifier la première de ces opinions, il eût fallu montrer, par des observations répétées, que la supériorité de l'esprit n'appartenait réellement qu'à telle espèce d'organe et de tempérament. Or, ces expériences sont à faire. Il paraît donc que, si, des principes que j'ai admis, l'on peut clairement déduire la cause de l'inégalité des esprits, c'est à cette dernière opinion qu'il faut donner la préférence.
Une cause connue rend-elle compte d'un fait? pourquoi le rapporter à une cause inconnue, à une qualité occulte , dont l'existence toujours incertaine n'explique rien qu'on ne puisse expliquer sans elle?
Pour montrer que tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude à l'esprit (1), il
(1) Locke avait sans doute en vue cette vérité, lorsque, parlantde l'inégale capacité des esprits , il croit apercevoir entre eux moins de différence qu'on ne l'imagine. « Je crois , dit-il, page 1 de son Édu- » cation, pouvoir assurer que de cent hommes il y en a plus de » quatre-vingt-dix qui sont ce qu'ils sont , bons ou mauvais , utiles
faut remonter au principe qui le produit : quel est-il ? Dans l'homme tout est sensation physique. Peutêtre n'ai-je pas assez développé cette vérité dans le Livre de l Esprit. Que dois-je donc me proposer ? de démontrer rigoureusement ce que je n'ai peut-être fait qu'indiquer, et de prouver que toutes les opérations de l'esprit se réduisent à sentir. C'est ce principe qui seul nous explique comment il se peut que ce soit à nos sens que nous devions nos idées, et que ce ne soit ce-
v ou nuisibles à la société , par l'instruction qu'ils ont reçue. C'est » de l'éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux. 5> Les moindres et les plus insensibles impressions reçues^dans notre » enfance ont des conséquences très-importantes et d'une longue » durée. Il en est de ces premières impressions comme d'une rivière » dont on peut sans peine détourner les eaux en divers canaux par 3> des routes tout-à-fait contraires ; de sorte que , par la direction » insensible que l'eau reçoit au commencement de sa source , elle » prend différens cours , et arrive enfin dans des lieux fort éloignés 3; les uns des autres : c'est , je pense , avec la même facilité qu'on » peut tourner l'esprit des enfans du côté qu'on veut. »
Quintilien , qui , si long-temps chargé de l'instruction de la jeunesse, avait encore sur cet objet plus de connaissances pratiques que Locke , est aussi plus hardi dans ses assertions. Il dit, Livre I, Inst. Orat. : « C'est une erreur de croire qu'il y a peu d'hommes •» qui naissent avec la faculté de bien saisir les idées qu'on leur pré- » sente, et d'imaginer que la plupart perdent leur temps et leurs 3; peines à vaincre la paresse innée de leur esprit. Le grand nombre, » au contraire, paraît également organisé pour penser et retenir avec » promptitude et facilité. C'est un talent aussi naturel à l'homme quo 3) le vol aux oiseaux , la course aux chevaux , et la férocité aux bêtes ^ farouches. La vie de l'âme est dans son activité et son industrie ; 3) ce qui lui a fait attribuer une origine céleste. Les esprits lourds et » inhabiles aux sciences ne sont pas plus dans l'ordre de la nature 3) que les monstres et les phénomènes extraordinaires. Ces derniers » sont rares. D'où je conclus qu'il se trouve dans les enfans de 3> grandes ressources qu'on laisse échapper avec l'âge. Alors, il est 3) évident que ce n'est point à la nature , mais à notre négligence , 33 qu'on doit s'en prendre. 3>
L'opinion de Quintilien, celle de Locke, également fondées sur l'expérience et l'observation , et les preuves dont je me suis servi pour eu démontrer la vérité, doivent, je pense, suspendre sur cet objet le jugement trop précipité du lecteur.
SECTION II, CHAPITRE II. j3
pendant pas, comme l'expérience le prouve, à l'extrême perfection de ces mêmes sens que nous devions la plus ou moins grande étendue de notre esprit.
Si ce principe concilie deux faits en apparence si contradictoires, j'en conclurai que la supériorité de l'esprit n'est le produit ni du tempérament, ni de la plus ou moins grande finesse des sens, ni d'une qualité occulte, mais l'effet de la cause très-connue de l'éducation : et qu'en (in , aux assenions vagues et tant de fois répétées à ce sujet, l'on peut substituer des idées très- précises.
Avant d'entrer dans l'examen détaillé de cette question, je crois, pour y jeter plus de clarté, et n'avoir rien à démêler avec les théologiens , devoir d'abord distinguer l'esprit de ce qu'on appelle Y âme.