Tome II. S
Jl4 DE L HOMME.
qui compare et médite beaucoup a donc communément d'autant moins de mémoire qu'il en fait moins d'usage. Au reste, que sert une grande mémoire? la plus ordinaire suffit au besoin d'un grand homme. Qui sait sa langue a déjà beaucoup d'idées. Pour mériter le titre d'homme d'esprit, que faut-il? les comparer entre elles , et parvenir, par ce moyen , à quelque résultat neuf et intéressant , ou comme utile , ou comme agréable. La mémoire, chargée de tous les mots d'une langue, et par conséquent de toutes les idées d'un peuple, est la palette chargée d'un certain nombre de couleurs. Le peintre a, sur cette palette, la matière première d'un, excellent tableau ; c'est à lui à les mêler et à les étendre de manière qu'il en résulte une grande vérité dans sa teinte, une grande force dans son coloris, enfin un beau tableau.
La mémoire ordinaire a même plus d'étendue qu'on ne pense. En Allemagne et en Angleterre , presque point d'homme bien élevé qui ne sache trois ou quatre langues (i). Or, si l'étude de ces langues est comprise dans le pian ordinaire de l'instruction, elle ne suppose donc qu'une organisation commune : tous les hommes sont donc doués par la nature de plus de mémoire que n'en exige la découverte des plus grandes vérités. Sur quoi j'observerai que, si la supériorité de l'esprit, comme le remarque Hobbes, consiste principalement dans la connaissance de la vraie signification des mots ; et s'il n'est point d'homme qui , dans la seule méditation de ceux de sa langue, ne trouve plus de questions à discuter qu'il n'en résoudrait dans le cours d'une longue vie , personne ne peut se plaindre de sa mémoire. Il en est , dit-on , de vives et de lentes.
(i) Si le Français ne sait que sa propre langue , c'est un effet de son éducation , et non de son organisation ; qu'il passe quelques années à Londres ou à Florence, il saura bientôt l'anglais ou l'italien.
SECTION II, CHAPITRE XI. Ii5
On a, à la vérité , une mémoire vive des mois de sa propre langue, une mémoire plus lente de ceux d'une langue étrangère , surtout si on la parle rarement. Mais qu'en conclure? sinon qu'on a un souvenir plus ou moins prompt des objets, selon qu'ils sont plus ou moins familiers. Il n'est qu'une différence réelle et remarquable entre les différentes mémoires, c'est l'inégalité de leur étendue. Or, si tous les hommes communément bien organisés sont, comme je l'ai prouvé, doués d'une mémoire suffisante pour s'élever aux plus hautes idées, le génie n'est donc pas le produit de la grande mémoire. Qu'on lise le Chapitre III, Disc. III de l'Esprit : j'y considère cette question sous toutes les faces. L'expérience en confirme la vérité, et prouve qu'en général ce n'est point au défaut de mémoire qu'il faut rapporter le défaut d'esprit.
Le regardera- t-on comme un effet de l'inégale perfection des autres organes?