CHAPITRE XII
De l'inégale perfection des organes des sens.
Si , dans les hommes, tout est sentir physiquement, ils ne diffèrent donc entre eux que dans la nuance de leurs sensations. Les cinq sens en sont les organes : ce sont les cinq portes par où les idées vont jusqu'à l'âme. Mais ces portes sont-elles également ouvertes dans tons? et, selon la structure différente des organes de la vue, de l'ouïe, du toucher, du goût et de l'odorat, chacun ne doit -il pas sentir, goûter, toucher, voir, et entendre différemment ? Entre les hommes, enfin, ne sont-ce pas les plus finement organisés qui doivent avoir
Ïl6 DE L HOMME.
le plus d'esprit (i), et peut-être les seuls qui puissent
en avoir?
L'expérience n'est pas, sur ce point, d'accord avec le raisonnement : elle démontre bien que c'est à nos sens que nous devons nos idées ; mais elle ne démontre point que l'esprit soit toujours en nous proportionné à la finesse plus ou moins grande de ces mêmes sens. Les femmes, par exemple, dont la peau, plus délicate que celle des hommes , leur donne plus de finesse dans le sens du toucher, n'ont pas plus d'esprit (2) qu'un Voltaire, que cet homme peut-être le plus étonnant de tous par la fécondité , l'étendue et la diversité de ses talens.
Homère et Milton furent aveugles de bonne heure. Un aveuglement si prématuré supposait quelque vice dans l'organe de leur vue : cependant quelle imagination plus forte et plus brillante ! On en peut dire autant de Buffon : il avait les yeux myopes ; et cependant quelle tête plus vaste et quel style plus coloré (3) ! De quelque
(1) Entre les hdmmes le plus parfaitement organisés, s'il en est peu de spirituels , c'est , dit-on , parce que l'esprit est l'effet combiné de la finesse des sens et de la bonne éducation. Soit : mais dans cette supposition, il serait du moins impossible qu'une bonne éducation , sans une finesse particulière et remarquable des sens , pût former de grands hommes. Or, ce fait est démenti par l'expérience.
(2) L'organisation des deux sexes est, sans doute, très -différente à certains égards : mais cette différence doit-elle être regardée comme la cause de l'infériorité de l'esprit des femmes ? Non : la preuve du contraire , c'est que nulle femme n'étant organisée comme un homme , nulle en conséquence ne devrait avoir autant d'esprit. Cependant, que de femmes célèbres ne le cèdent point aux hommes en génie ! Si les femmes leur sont en général inférieures , c'est qu'en général elles reçoivent encore une plus mauvaise éducation. Comparons ensemble des personnes de conditions très- différentes , telles que les princesses et les femmes de chambre ; je dis qu'en ces deux états les femmes ont communément autant d'esprit que leurs maris. Pourquoi ? c'est que les deux sexes y reçoivent une aussi mauvaise éducation.
(3) On n'a point observé que le sens de la vue fût, dans les plus
manière qu'on interroge l'expérience, elle répondra toujours que la plus ou moins grande supériorité des esprits , est indépendante de la plus ou moins grande perfection des organes des sens, et que tous les hommes communément bien organisés sont doués par la nature de la finessev de sens nécessaire pour s'élever aux grandes découvertes en mathématiques, chimie , politique , physique , etc. (1).
Si la sublimité de l'esprit supposait une si grande perfection dans les organes, avant d'engager un homme dans des études difficiles, et de le faire entrer, par exemple, dans la carrière des lettres ou de la politique, il faudrait donc examiner s'il a l'œil de l'aigle , le tact de la sensilive, le nez du renard, et l'oreille de la taupe.
grands peintres , de beaucoup supérieur en finesse à celui des autres hommes.
(1) Dans la supposition où le plus ou moins d'esprit dépendît de la finesse plus ou moins grande des sens, il est probable que les diverses températures de l'air, la différence des latitudes et des alimens , auraient quelque influence sur les esprits ; qu'en conséquence, la contrée lapins favorisée du ciel produirait les habitans les plus spirituels. Or, depuis le commencement des siècles, comment imaginer que ces habitans n'eussent pas acquis une supériorité marquée sur les autres nations ; qu'ils ne se fussent pas donné les meilleures lois ; qu'ils n'eussent pas , en conséquence, été les mieux gouvernés ; qu'ils n'eussent pas , à la longue , asservi les autres nations, et enfin produit , en tous les genres , le plus grand nombre d'hommes célèbres .
Le climat générateur d'un tel peuple est encore inconnu. L'histoire ne montre en aucun d'eux une constante supériorité d'esprit sur les autres : elle prouve au contraire que, depuis Déli jusqu'à Pétersbourg, tous les peuples ont été successivement imbécilles et éclairés ; que, dans les mêmes positions , toutes les nations , comme le remarque Roberlson , ont les mêmes lois , le même esprit , et qu'on retrouve , par cette raison , chez les Américains, les mœurs des anciens Germains.
La différence de la latitude et de la nourriture n'a donc aucune influence sur les esprits ; et peut-être en a-t-elle moins qu'on ne pense sur les corps.
Il8 DE L'HOMME.
Les chiens el les chevaux sont, dit-on, d'autant plus estimes qu'ils sortent de telle ou telle race. Avant d'employer un homme , il faudrait donc encore demander s'il est fils d'un père spirituel ou stupide. On ne fait aucune de ces questions : pourquoi? c'est que les pères les plus spirituels n'engendrent souvent que de sots enfans ; c'est que les hommes les mieux organisés n'ont souvent que peu d'esprit, et qu'enfin l'expérience prouve l'inutilité de pareilles questions. Ce qu'elle nous apprend, c'est qu'il est des hommes de génie de toute espèce de taille et de tempérament ; qu'il en est de sanguins, de bilieux, de phlegmatiques, de grands , de petits , de gras , de maigres , de robustes, de délicats, de mélancoliques (i), et que les hommes
(i) Les plus spirituels et les plus méditatifs sont quelquefois mélancoliques , je le sais. Mais ils ne sont pas spirituels et méditatifs parce qu'ils sont mélancoliques , mais mélancoliques parce qu'ils sont méditatifs. Ce n'est point en effet à sa mélancolie , c'est à ses besoins que rhomme doit son esprit : le besoin seul l'arrache à son inertie naturelle. Si je pense , ce n'est point parce que je suis fort ou faible, mais parce que j'ai plus ou moins d'intérêt de penser. Lorsqu'on dit du malheur : ce grand maître de l'homme , on ne dit rien autre chose, sinon que le malheur et le désir de s'y soustraire nous forcent à penser. Pourquoi le désir de la gloire produit-il souvent le même effet? c'est que la gloire est le besoin de quelques-uns. Au reste , ni les Rabelais, ni les Fontenelle, ni les La Fontaine, ni les Scarron n'ont passé pour tristes , et cependant personne ne nie la supériorité plus ou moins grande de leur esprit.
Quelques médecins , entre autres Lansel de Magny , ont dit que les tempéramens les plus forts et les plus courageux étaient les plus spirituels. Cependant on n'a jamais cité Racine, Boileau , Pascal, Hobbes , ïoland , Fontenelle, etc., comme des hommes forts et courageux. D'autres ont prétendu que les bilieux et les sanguins étaient à la fois et les plus ingénieux et les moins capables d'une attention constante ; mais peut-on être en même temps incapable d'attention, et doué de grands talen s ? Croit-on que, sans application , Locke et Newton fussent jamais parvenus à leurs sublimes découvertes?
Plusieurs enfin ont fait dépendre l'esprit de la mobilité des nerfs. Mais les femmes sont très-vivement affectées : la mobilité de leurs
les pins forts et les plus vigoureux ne sont pas toujours les plus spirituels (1).
Mais supposons dans un homme un sens extrêmement fin : qu'arriverait-il ? que cet homme éprouverait des sensations inconnues au commun des hommes; qu'il sentirait ce qu'un moindre degré de finesse dans l'organisation ne permet pas aux autres de sentir. En aurait -il plus d'esprit? Non; parce que ses sensations, toujours stériles jusqu'au moment où on les compare , conserveraient toujours entre elles les mêmes rapports (2). Supposons l'esprit proportionné à la finesse des sens. Il est des vérités qui ne pourraient être aperçues que de dix ou douze hommes de la terre les mieux organisés. L'esprit humain ne serait donc point susceptible de perfectibilité. J'ajouterai même que ces hommes si finement organisés parviendraient nécessairement, dans les sciences, à des résultats incommunicables aux hommes ordinaires. On ne connaît point de tels résultats.
Il n'est point de vérités renfermées dans les ouvrages des Locke et des Newton, qui ne soient maintenant
nerfs devrait donc leur assurer une grande supériorité sur les hommes. Ont-elles en conséquence plus d'esprit? Non. Quelle idée nette d'ailleurs se former de cette mobilité plus ou moins grande de nerfs ?
(1) Rousseau, pages 3oo et 323 de son Emile, dit : « Plus un enfant •» est fort et robuste , plus il devient sensé et judicieux. Pour tirer » parti des instrumens de notre intelligence, il faut que le corps » soit robuste et sain. » La bonne constitution du corps rend les opérations de l'esprit faciles et sûres. Mais que Rousseau consulte l'expérience , il verra que les maladifs , les délicats et les bossus ont autant d'esprit que les droits et les bien portans. Pascal, Pope, Boileau , Scarron en sont la preuve.
(2) Une sensation n'est, dans la mémoire, qu'un fait de plus, qu'on y peut remplacer par un autre. Or, un fait n'ajoute rien à l'aptitude que les hommes ont à l'esprit, parce que cette aptitude n'est autre chose que le pouvoir d'observer les rapports qu'ont entre eux les objets divers.
r^o de l'homme.
saisies de tous les hommes qui , communément bien organisés, n'ont cependant rien de supérieur dans les sens de la saveur, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe, et du toucher.
Je pourrais même ajouter ( puisqu'il n'est rien de similaire dans la nature ) (i) , qu'entre les hommes les plus finement organisés , il faut qu'à certains égards chacun le soit encore supérieurement aux autres. Tout homme en conséquence devrait donc éprouver des sensations, acquérir des idées incommunicables à ses compatriotes. Il n'est point d'idées de cette espèce. Quiconque en a de nettes , les transmet facilement aux autres. Il n'en est donc point auxquelles ne puissent Atteindre les hommes communément bien organisés.
La cause qui pourrait le plus efficacement influer sur les esprits, serait sans doute la différence des latitudes et de la nourriture. Or, comme je l'ai déjà dit, le gras Anglais, qui se nourrit de beurre et de viandes sous un climat de brouillards, n'a certainement pas moins d'esprit que le maigre Espagnol , qui ne vit que d'ail et d'oignons dans un climat très-sec. Schaw, médecin anglais , qui , par la fidélité et l'exactitude de ses observations, ne mérite pas moins notre croyance , que par la date peu éloignée de son voyage en Barbarie,
(i) La dissemblance des êtres existe-t-elle dans leurs germes ou dans leur développement ? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la même race de bestiaux se fortifie ou s'affaiblit , s'élève ou s'abaisse selon l'espèce ou l'abondance des pâturages. Il en est de même des chênes : si l'on en voit de petits , de grands , de droits , de courbés , aucun enfin qui soit absolument semblable à un autre ; c'est peutêtre qu'aucun ne reçoit exactement la même culture , n'est placé à la même exposition , frappé du même vent et semé dans la même veine de terre. Or ., dans les êtres inanimés , le temps de leur développement répond à celui de l'éducation des hommes qui peut-être ne sont jamais les mêmes , parce qu'aucun , comme je l'ai prouvé , Section lrc , ne peut recevoir précisément les mêmes instructions,
dit, au sujet des Maures : « Le peu de progrès de ces » peuples dans les arts et dans les sciences n'est l'effet » d'aucune incapacité ou stupidité naturelle. Les Maures » ont l'esprit délié , et même du génie; s'ils ne l'appli- » quent point àl'étude des sciences, c'est que, sans motifs » d'émulation , leur gouvernement ne leur laisse ni la » liberté, ni le repos nécessaire pour les cultiver et les » perfectionner. Les Maures, nés esclaves, comme la » plupart des Orientaux, doivent être ennemis de tout » travail qui n'a pas directement leur intérêt personnel » et présent pour objet ».
Ce n'est qu'à la liberté qu'il appartient d'allumer chez un peuple le feu sacré de la gloire et de l'émulation. S'il est des siècles où, semblables à ces oiseaux rares apportés par un coup de vent, les grands hommes apparaissent tout à coup dans un empire , qu'on ne regarde point cette apparition comme l'effet d'une cause physique, mais morale. Dans tout gouvernement où l'on récompensera les talens, ces récompenses, comme les dents du serpent de Cadmus , produiront des hommes. Si les Descartes, les Corneille, etc., illustrèrent le règne de Louis XIII ; les Racine, les Bayle, etc., celui de Louis XIV; les Voltaire, les Montesquieu , les Fontenelle , etc., celui de Louis XV, c'est que les arts et les sciences furent, sous ces différens règnes, successivement protégés par Richelieu, Colbert, et le Régent. Les grands hommes, quelque chose qu'on ait dit, n'appartiennent ni au règne d'Auguste , ni à celui de Louis XIV, mais au règne qui les protège.
Soutient-on que c'est au premier feu de la jeunesse, et , si je l'ose dire , à la fraîcheur des organes , qu'on doit les belles compositions des grands hommes : on se trompe. Racine, avant trente ans, donna l'Alexandre et l'Andromaque ; mais à cinquante il écrivit Athalie ; et cette dernière pièce n'est certainement pas inférieure
aux premières (i). Ce ne sont pas même les légères indispositions qu'occasionne une santé plus ou moins délicate, qui peuvent éteindre le génie. On ne jouit pas tous les ans de la même santé ; et cependant l'avocat gagne ou perd tous les ans à peu nombre près le même de causes : le médecin tue ou guérit à peu près le même nombre de malades, et l'homme de génie, que ne distraient ni les affaires, ni les plaisirs, ni les passions vives, ni les maladies graves, rend tous les ans à peu près le même nombre de productions.
Quelque différente que soit la nourriture des nations, la latitude qu'elles habitent, enfin leur tempérament, ces différences n'augmentent ni ne diminuent l'aptitude que les hommes ont à l'esprit. Ce n'est donc ni de la force du corps , ni de la fraîcheur des organes, ni de la plus ou moins grande finesse des sens , que dépend la plus ou moins grande supériorité de l'esprit. Au reste, c'est peu que l'expérience démontre la vérité de ce fait; je puis encore prouver que si ce fait existe , c'est qu'il ne peut exister autrement : et qu'ainsi c'est tlans une cause encore inconnue qu'il faut chercher l'explication du phénomène de l'inégalité des esprits.
Pour confirmer la vérité de cette opinion , je crois qu'après avoir démontré que, dans les hommes, tout est sentir, il faut penser que, s'ils diffèrent entre eux, ce n'est jamais que dans la nuance de leurs sensations.
(i) Au bout d'un certain nombre d'années , on n'est plus , dit-on , le même composé. Le Voltaire de soixante ans n'est plus le Voltaire de trente. Soit : cependant l'un et l'autre ont également d'esprit. Si deux hommes , sans être parfaitement similaires , peuvent sauter ajssi liant , courir aussi vite , tirer aussi juste, jouer aussi bien à la paume ; deux hommes , sans être précisément les mêmes , peuvent donc avoir également d'esprit.