VERTU
Ce mot rappelle souvent des idées très -différent es, selon l'état et la position où l'on se trouve, la société oit l'on vit, le pays et le siècle où l'on naît. Que , dans la coutume de Normandie , un cadet profitât , comme Jacob , de la faim ou de la soif de son frère pour lui ravir son droit d'aînesse, ce serait un fripon, déclaré tel dans tous les tribunaux. Qu'un homme, à l'exemple de David, fît périr le mari de sa maîtresse, on ne le citerait point au nombre des vertueux, mais des scélérats. On aurait beau dire qu'il a fait une bonne fin : les assassins en font quelquefois une pareille , et ne sont point donnés pour des modèles de vertu.
Jusqu'à ce qu'on ait attaché des idées nettes à ce mot , on dira donc toujours de la vertu ce que les Pyrrhoniens disaient de la vérité : « Elle est comme » l'Orient, différente selon le point de vue d'où on la » considère. »
Dans les premiers siècles de l'Église, les chrétiens étaient en horreur aux nations; ils craignaient de n'être point tolérés : que prèchaient-ils alors? l'indulgence et l'amour du prochain. Le mot vertu rappelait alors à leur mémoire l'idée d'humanité et de douceur. La conduite de leur maître les confirmait dans cette idée. Jésus, doux avec les Esséniens , les Juifs et les païens, ne portait point de haine aux Romains. Il pardonnait aux Juifs leurs injures, à Pilate ses injustices : il recommandait
hait d'une augmentation de six ou sept cents francs d'appointemens , le souhait de la dévastation des empires , de la mort des amis , des connaissances avec lesquelles il vit , et qui lui sont supérieurs en grade.
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partout la charité. En est-il de même aujourd'hui? Non : Ja haine du prochain , la barbarie , sous les noms de zèle et de police, sont en France , en Espagne et en Portugal , maintenant comprises dans l'idée de vertu. L'Église naissante, quelle que fût la religion d'un homme, honorait en lui la probité, et s'occupait peu de sa croyance. « Celui-là, dit saint Justin, est chré- » tien qui est vertueux , fût-il d'ailleurs athée : » Et quicumque secundhm rationem et verbum vixêre , christiaiii sunt quarnvis athei.
Jésus préférait (i), dans ses paraboles, l'incrédule Samaritain au dévot Pharisien. Saint Paul n'était guère plus difficile que Jésus et saint Justin. Cornélius, Chap. X, v. 2 des Actes des Apôtres, est cité comme un homme religieux, parce qu'il était honnête (2) :
(1) Jésus se déclare partout ennemi des prêtres juifs. Il leur reproche leur avarice et leur cruauté. Jésus fut puni de sa véracité. O prêtres catholiques ! vous êtes-vous montrés moins barbares que les prêtres juifs ! et le sincère adorateur de Jésus vous doit-il moins de haine !
(2) La primitive Eglise ne chicanait pas les gens sur leur croyance. Synésius en est un exemple. Il vivait dans le vf siècle. Il était philosophe platonicien. Théophile, alors évêque d'Alexandrie , voulant se faire honneur de cette conversion , pria Synésius de se laisser baptiser. Ce philosophe y consentit, à condition qu'il conserverait ses opinions. Peu de temps après , les habitans de Ptolémaïde demandent Synésius pour leur évêque. Synésius refuse l'épiscopat ; et tels sont les motifs que , dans sa cent cinquième lettre , il donne à son frère de son refus : « Plus je m'examine , dit-il , moins je me sens i> propre à l'épiscopat : j'ai jusqu'ici partagé ma vie entre l'étude de » la philosophie et l'amusement. Au sortir de mon cabinet , je me » livre au plaisir. Or, il ne faut pas, dit-on, qu'un évêque se ré» » jouisse : c'est un homme divin. Je suis d'ailleurs incapable de toute » application aux affaires civiles et domestiques. J'ai une femme » que j'aime : il me serait également impossible de la quitter ou de » ne la voir qu'en secret. Théophile en est instruit : mais ce n'est » pas tout. L'esprit n'abandonne pas les vérités qu'il s'est démon- » trées. Or , les dogmes de la philosophie sont contradictoires à ceux » qu'un évêque doit enseigner. Comment prêcher la création de l'âme » après le corps , la fin du monde , la résurrection , et enfin tout ce
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néanmoins il n'était pas encore chrétien. Il est dit pareillement d'une certaine Lidie, Chap. XVI, v. 14 des mêmes Actes , qu'elle servait Dieu : elle n'avait cependant pas encore entendu saint Paul , et ne s'était point convertie.
Du temps de Jésus , l'ambition et la vanité n'étaient point comptées parmi les vertus; le royaume de Dieu n'était pas de ce monde ; Jésus n'avait désiré ni richesses, ni litres, ni crédit en Judée ; il ordonnait à ses disciples d'abandonner leurs biens pour le suivre. Quelles idées a-t-on maintenant de la vertu? Point de prélat catholique qui ne brigue des titres, des honneurs; point d'ordre religieux qui ne s'intrigue dans les cours, qui ne fasse le commerce , qui ne s'enrichisse par la banque. Jésus et ses apôtres n'avaient pas cette idée de l'honnêteté.
Du temps de ces derniers, la persécution ne portait point'encore le nom de charité. Les apôtres n'excitaient point Tibère à emprisonner le gentil ou l'incrédule. Celui qui , dans ce siècle , eût voulu s'asservir les opinions d'autrui, régner par la terreur, élever le tribunal de l'inquisition, brûler ses semblables, et s'en appro-
» que je ne crois pas ? Je ne puis me résoudre à la fausseté. Un philo- » sophe , dira-t-on , peut se prêter à la faiblesse du vulgaire, lui j> cacher des vérités qu'il ne peut pas porter. Oui : mais il faut alors » que la dissimulation soit absolument nécessaire. Je serai évéque si » je puis conserver mes opinions , en parler avec mes amis , et si , » pour entretenir le peuple dans Terreur , on ne me force point à lui » débiter des fables : mais s'il faut qu'un évéque prêche contre ce » qu'il pense, et pense comme le peuple, je refuserai l'épiscopat. » Je ne sais s'il est des vérités qu'on doive cacher au vulgaire : mais je » sais qu'un évéque ne doit pas prêcher le contraire de ce qu'il croit. » Il faut respecter la vérité comme Dieu , et je proteste devant Dieu » que je ne trahirai jamais mes sentimens dans mes prédications. » Synésius , malgré sa répugnance , fut ordonné évéque , et tint parole. Les hymnes qu'il composa ne sont que l'exposition des systèmes de Pythagore, de Platon et des Stoïciens, ajustés aux dogmes et au culte des chrétiens.
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prier les richesses, eût été déclaré infâme. L'on n'eût point lu sans horreur les sentences dictées par l'orgueil , l'avarice et la cruauté sacerdotale. Aujourd'hui l'orgueil, l'avarice et la cruauté sont, dans les pays d'inquisition , mis au rang des vertus.
Jésus haïssait le mensonge. Il n'eût donc point, comme l'Église, obligé Galilée de venir, la torche au point , rétracter aux autels du Dieu de vérité celles qu'il avait découvertes. L'Église n'est plus ennemie du mensonge : elle canonise les fraudes pieuses (i).
Jésus , fds de Dieu , était humble (2) , et son orgueilleux vicaire prétend commander aux souverains, légitimer à son gré le crime, rendre les assassinats méritoires : il a béatifié Clément. Sa vertu n'est donc pas celle de Jésus.
L'amitié, honorée comme vertu chez les Scythes, n'est plus regardée comme telle dans les monastères; Ja règle l'y rend même criminelle (3). Le vieillard,
(1) La pieuse calomnie est encore une vertu de nouvelle création. Rousseau et moi en avons été les victimes. Que de faux passages de nos ouvrages cités dans les mandemens de saints évêques ! Il est donc maintenant de saints calomniateurs.
(2) Le clergé , qui se dit humble , ressemble à Diogène , dont on voyait l'orgueil à travers les trous de son manteau.
(3) Qu'on lise , à ce sujet , les derniers chapitres de la Règle de saint Benoît, l'on y verra que, si les moines sont impitoyables et médians, c'est qu'ils doivent l'être.
En général, des hommes assurés de leur subsistance, et sans inquiétude à cet égard , sont durs : ils ne plaignent point dans les autres des maux qu'ils ne peuvent éprouver. D'ailleurs , le bonheur ou le malheur des moines retirés dans un cloître, est entièrement indépendant de celui de leurs parens et de leurs concitoyens. Les moines doivent donc voir l'homme des villes avec l'indifférence d'un voyageur pour l'animal qu'il rencontre dans les forêts. Ce sont les lois monastiques qui condamnent le religieux à l'inhumanité. En effet, qui produit dans les hommes le sentiment de la bienveillance? le secours éloigné ou prochain qu'ils peuvent se prêter les uns aux autres. C'est ce principe qui rassembla les hommes en société. Les lois isolent-elles mon intérêt de l'intérêt public, dès lors je deviens
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malade et languissant dans sa cellule, y est délaissé par l'amitié et l'humanité. Eût-on fait aux moines un précepte de la haine mutuelle, il ne serait pas plus fidèlement observé dans le cloître.
Jésus voulait qu'on rendît à César ce qui appartient à César; il défendait de s'emparer, par ruse ou par force, du bien d'autrui. Mais le mot de vertu , qui rappelait alors à la mémoire l'idée de justice, ne la rappelait plus du temps de saint Bernard , lorsqu'à la tête des croisés , il ordonnait aux nations de déserter l'Europe pour ravager l'Asie, pour détrôner les sultans, et briser des couronnes sur lesquelles ces nations n'avaient aucun droit.
Lorsque, pour enrichir son ordre, ce saint promettait cent arpens dans le ciel à qui lui en donnerait dix sur la terre; lorsque, par celte promesse ridicule et frauduleuse, il s'appropriait le patrimoine d'un grand nombre d'héritiers légitimes, il fallait que l'idée de vol et d'injustice fût alors comprise dans la notion de vertu (i).
Quelle autre idée pouvaient s'en former les Espagnols, lorsque l'Église leur permettait d'attaquer Montézuma et les Incas , de les dépouiller de leurs richesses,
méchant. De là la dureté des gouvernemens arbitraires , et la raison pour laquelle les moines et les despotes ont , en général , toujours été les plus inhumains des hommes.
(i) L'on croyait autrefois que Dieu, selon les temps divers , pouvait avoir des idées différentes de la vertu 5 et l'Église s'en est clairement expliquée dans le concile de Bâle , tenu à l'occasion des Hussites. Ceux-ci ayant protesté n'admettre d'autre doctrine que celle contenue dans les écritures , les Pères de ce concile leur répondirent, par la bouche du cardinal de Casan : « Que les écritures n'étaient » point absolument nécessaires pour la conservation de l'Eglise , » mais seulement pour la mieux conserver : qu'il fallait toujours » interpréter l'écriture, selon le courant de l'Église actuelle, qui, y> changeant de sentiment , nous oblige de croire que Dieu en change « aussi. »
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et de s'asseoir sur les trônes du Mexique et du Pérou? Les moines, maîtres alors de l'Espagne, eussent pu la forcer de restituer aux Mexicains et aux Péruviens (i) leur or, leur liberté , leur pays et leur prince : ils pouvaient du moins hautement condamner la conduite des Espagnols. Que firent alors les théologiens? ils se turent. Ont-ils, en d'autres temps, montré plus de justice? non. Le P. Hennepin , récollet , répète sans cesse qu'il n'est qu'un seul moyen de convertir les sauvages, c'est de les réduire à l'esclavage (2). Un moyen aussi injuste, aussi barbare, se fût-il présenté au récoîlet Hennepin, si les théologiens actuels avaient de la vertu les mêmes idées que Jésus? Saint Paul dit expressément que la persuasion est la seule arme que l'on puisse employer à la conversion des gentils. Quel homme recourrait à la violence pour prouver les vérités géométriques? Quel homme ne sait pas que la vertu se recommande d'ellemême? Quel est donc le cas où l'on peut faire usage des prisons, des tortures et des bûchers? lorsqu'on prêche le crime , l'erreur et l'absurdité?
C'est le fer en main que Mahomet prouvait la vérité de ses dogmes. Une religion , disaient alors les chrétiens, qui permet à l'homme de forcer la croyance de l'homme , est une religion fausse. Us condamnaient Mahomet dans leurs discours, et le justifiaient par leur conduite. Ce qu'ils appelaient vice en lui , ils l'appelaient vertu en eux. Croirait-on que le musulman , si dur dans ses principes, fût, dans ses mœurs, plus doux que le catholique? Faut-il que le Turc soit tolérant
(1) On vante beaucoup les restitutions que fait faire la religion. J'ai vu quelquefois restituer le cuivre, et jamais l'or. Les moines n'ont point encore restitué d'héritage, ni les princes catholiques les royaumes envahis en Amérique.
(2) Voyez Description des Mœurs des Sauvages de la Louisiane, page io5.
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envers le chrétien (i), l'incrédule, le juif, le gentil ; et que le moine, à qui sa religion fait un devoir de l'humanité, hrûle, en Espagne, ses semblables, et précipite en France, dans les cachots, le janséniste et le déiste !
Le chrétien commettrait-il autant d'abominations , s'il avait de la vertu les mêmes idées que le fils de Dieu , et si le prêtre , docile aux seuls conseils de son ambition, n'était sourd à ceux de l'Évangile? Si l'on attachait une idée nette , précise et invariable au mot vertu (2), les hommes n'en auraient pas toujours des idées si différentes et si disparates.
(i) C'est une justice de s'armer d'intolérance contre l'intolérance, comme un devoir au prince d'opposer un armée à une armée ennemie.
(2) En ouvrant l'Encyclopédie, art. Vertu, quelle surprise d'y trouver, non une définition de la vertu, mais une déclaration sur ce sujet. O homme ! s'écrie le compositeur de cet article, veux-tu savoir ce que c'est que vertu? rentre en toi-même -. sa définition est au fond de ton cœur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également au fond du cœur de l'auteur? et supposé qu'elle y fût, pourquoi ne l'eût-il pas donnée? Peu d'hommes, je l'avoue, ont une si bonne opinion de leurs lecteurs , et si peu d'eux-mêmes. Si cet écrivain eût plus long-temps médité le mot vertu, il eût senti qu'elle consiste dans la connaissance de ce que les hommes se doivent les uns aux autres, et qu'elle suppose par conséquent la formation des sociétés. Avant cette formation , quel bien ou quel mal faire à une société non encore existante? L'homme des forêts , l'homme nu et sans langage, peut bien acquérir une idée claire et nette de la force ou de la faiblesse , mais non de la justice et de l'équité. Né dans une île déserte , abandonné à moi-même , j'y vis sans vice et sans vertu ; je n'y puis manifester ni l'un ni l'autre. Que faut-il donc entendre par ces mots , vertueuses et vicieuses ? les actions utiles ou nuisibles à la société. Cette idée simple et claire est, à mon sens, préférable à toute déclamation obscure et ampoulée sur la vertu. Un prédicateur qui ne définit rien dans ses sermons sur la vertu , un moraliste qui soutient tous les hommes bons et ne croit pas aux injustes, est quelquefois un sot, mais plus souvent un fripon qui veut être cru honnête , simplement parce qu'il est homme.
Pour oser donner le portrait fidèle de l'humanité , peut-être faut-il
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