CHAPITRE XVIII
Des idées différentes que les divers peuples se sont formées de la vertu.
Jljn Orient, et surtout en Perse, le célibat est un crime. Rien, disent les Persans, de plus contraire aux vues de la nature et du Créateur que le célibat. L'amour est un besoin physique, une sécrétion nécessaire. Doiton, par le vœu d'une continence perpétuelle, s'opposer au vœu de la nature ? Le Dieu qui créa en nous des organes, ne fit rien d'inutile : il voulut qu'on en fît usage.
Le sage législateur d'Athènes, Solon, faisait peu de cas de la chasteté monacale (2). Si dans ses lois, dit
(1) Sur quoi doit-on établir les principes d'une bonne morale? sur un grand nombre de faits et d'observations. C'est donc à la formation trop prématurée de certains principes qu'on doit peut-être attribuer leur obscurité et leur fausseté. En morale comme en toute autre science , avant d'édifier un système , l'essentiel est de ramasser les matériaux nécessaires pour le construire. On ne peut plus maintenant ignorer qu'une morale expérimentale , et fondée sur l'étude de l'homme et des choses , ne l'emporte autant sur une morale spéculative et théologique , que la physique expérimentale sur une théorie vague et incertaine. C'est parce que la morale religieuse n'eut jamais l'expérience pour base , que l'empire théologique fut toujours réputé le royaume des ténèbres.
(2) Les moines eux-mêmes n'ont pas toujours fait le même cas de la pudeur. Quelques-uns , sous le nom de mamillaires , ont cru qu'on pouvait , sans péché, prendre îa gorge d'une religieuse. Il n'est point d'acte d'impudicité dont la superstition n'ait fait quelque part un acte de vertu. Au Japon, les bonzes peuvent aimer les hommes, et non les femmes. Dans certains cantons du Pérou , les actes de l'amour grec étaient des actes de piété ; c'était un hommage aux dieux , et qu'on leur rendait publiquement dans leurs temples.
Plutarque, il défendit expressément aux esclaves de se parfumer et d'aimer les jeunes gens, ce n'est pas, ajoute cet historien , que même dans l'amour grec, Solon aperçût rien de déshonnête. Mais ces fiers républicains, qui se livraient sans honte à toutes sortes d'amours, ne se fussent point abaissés au vil métier d'espion et de délateur; ils n'eussent point trahi l'intérêt de la patrie, ni attenté à la propriété des biens et de la liberté de leurs concitoyens. Un Grec ou un Romain n'eût point sans rougir reçu les fers de l'esclavage. Le vrai Romain ne supportait pas même sans horreur la vue du despote d'Asie.
Du temps de Caton le censeur, Eumènes vint à Rome. A son arrivée, toute la jeunesse s'empresse autour de lui : le seul Caton lévite (i). Pourquoi, lui demande-t-on , Caton fuit -il un souverain qui le recherche, un roi si bon, si ami des Romains? a Si bon » qu'il vous plaira, répond Caton, tout prince despote » est un mangeur de chair humaine (2). que tout homme » vertueux doit fuir. »
En vain on essayerait de nombrer les différentes idées qu'ont eues de la vertu les peuples (3) et les
(1) Madame Makaley, illustre auteur d'une histoire d'Angleterre, est le Caton de Londres. « Jamais, dit-elle, la vue d'un despote 011 » d'un prince n'a souillé la pureté de mes regards. »
(2) Une absurdité commune à tous les peuples , c'est d'attendre de leur despote humanité, lumières. Vouloir former de bons écoliers, sans punir les paresseux et récompenser les diligens, c'est folie. Abolir la loi qui punit le vol et l'assassinat, et vouloir qu'on ne vole ni n'assassine, c'est une volonté contradictoire. Vouloir qu'un prince s'occupe des affaires de l'état ; et qu'il n'ait point intérêt de s'en occuper, c'est-à-dire, qu'il ne puisse être puni s'il les néglige ; vouloir enfin qu'un homme au-dessus de la loi , c'est-à-dire , un homme sans loi , soit toujours humain et vertueux, c'est vouloir un effet sans cause. Transporte-t-on des hommes liés et garotlés dans la caverne de l'ogre , il les dévore. Le despote est l'ogre.
^5) Les Calmouks épousent tant de femmes qu'ils veulent 5 ils ont en outre autant de concubines qu'ils en peuvent nourrir.
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particuliers divers (i). Ce qu'il y a de vrai, c'est que le catholique qui se sent plus de vénération pour le fondateur d'un ordre de fainéans, que pour un Minos, un Mercure, un Lycurge, etc., n'a sûrement pas d'idées justes de la vertu. Or, tant qu'on n'en attachera pas de nettes à ce mot , il faut , selon le hasard de son éducation, que tout homme s'en forme des idées différentes.
Une jeune fille est élevée par une mère stupide et dévote : cette fille n'entend appliquer ce mot vertu qu'à l'exactitude avec laquelle les religieuses se fessent, jeûnent et récitent leur rosaire. Le mot vertu ne réveillera donc en elle que l'idée de discipline, de haire et de patenôtres.
Une autre fille , au contraire , est-elle élevée par des parens instruits et patriotes; n'ont-ils jamais cité devant elle comme vertueuses que les actions utiles à la patrie; n'ont -ils loué que les Arie, les Porcie, etc. : cette fille aura nécessairement de la vertu des idées différentes de la première. L'une admirera dans Arie et la force de la vertu, et l'exemple de l'amour conjugal : l'autre ne verra , dans cette même Arie, qu'une païenne, une femme mondaine, suicide et damnée, qu'il faut fuir et détester.
Qu'on répète sur deux jeunes gens l'expérience faite sur deux filles ; que l'un d'eux , lecteur assidu de la vie des saints , et témoin , pour ainsi dire , des tourmens
(i) Chacun se dit : j'ai les plus saines idées de la vertu; qui ne pense pas comme moi a tort. Chacun se moque de son voisin. Tout le monde se montre au doigt , et ne rit jamais de soi que sous le nom d'autrui. Le même inquisiteur qui condamnait Galilée méprisait certainement la scélératesse et la stupidité des juges de Socrate ; il ne pensait pas qu'un jour il serait comme eux le mépris de son siècle et de la postérité. La Sorbonne se croit-elle imbécille pour avoir condamné Rousseau, Marmontel , moi, etc. ? non : c'est l'étranger qui le croit pour elle.
que leur fait éprouver le démon de la chair , les voie toujours se fouetter, se rouler dans les épines, se pétrir des femmes de neige, etc. , il aura de la vertu des idées différentes de celui qui, livré à des études plus honnêtes et plus instructives, aura pris pour modèles les Socrate , les Scipion , les Aristide, les Timoléon , et, pour me rapprocher de mon siècle , les Miron, les Harlay, les Pibrac, les Barillon (i). ce Ce furent ces magis- » trats respectables, ces illustres victimes de leur amour » pour la patrie, qui, par leurs bonnes et sages maxi- » mes, dissipèrent, dit le cardinal de Retz, plus de » factions que n'en put allumer tout for de l'Espagne » et de l'Angleterre. » Il est donc impossible que ce mot vertu ne réveille en nous des idées diverses (2) ,
(1) Barillon fut exilé à Amboise ; et Richelieu, qui l'y relégua, fut le premier des ministres , dit le cardinal de Retz, qui osa punir, dans les magistrats , « la noble fermeté avec laquelle ils représen- » taient au roi des vérités, pour la défense desquelles leur serment » les obligeait d'exposer leur vie. »
(2) S'il est vrai que la vertu soit utile aux états , il est donc utile d'en présenter des idées nettes , et de les graver , dès la plus tendre enfance, dans la mémoire des hommes. J'ai dit, dans le livre de l'Esprit , Discours 111, Chap. XIII : « La vertu n'est autre chose que » le désir du bonheur public. Le bien général est l'objet de la vertu , » et les actions qu'elle commande sont les moyens dont elle se sert » pour remplir cet objet. »
Si , dans les siècles et les pays divers , les hommes ont paru s'en former des idées différentes 5 si des philosophes ont , en conséquence , cité l'idée de la vertu comme « arbitraire , c'est qu'ils ont pris pour » la vertu même les divers moyens dont elle se sert pour remplir » son objet , c'est-à-dire , les diverses actions qu'elle commande. Ces î> actions ont, sans contredit , été quelquefois très-différentes , parce )> que l'intérêt des nations change selon les siècles et leur position, » et qu'enfin le bien public peut , jusqu'à un certain point ; s'opérer » par des moyens différens. »
L'entrée d'une marchandise étrangère, aujourd'hui permise en Allemagne comme avantageuse à son commerce , et conforme au bien de l'état , peut être demain défendue. On peut demain en déclarer l'achat criminel , si , par quelques circonstances , cet achat devient préjudiciable à l'intérêt national. « Les mêmes actions peu-
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selon qu'on lit Plutarque ou la Légende dorée. Aussi, a-t-on , dans tous les siècles et les pays, élevé des autels à des hommes d'un caractère tout-à-fait différent.
Chez les païens, c'était aux Hercule, aux Castor, aux Cérès, aux Bacchus, aux Romulus, qu'on rendait
» vent donc successivement devenir utiles et nuisibles à un peuple , j) et mériter tour à tour le nom de vertueuses ou de vicieuses , sans » que l'idée de la vertu change et cesse d'être la même. »
Quoi de plus d'accord avec la loi naturelle que cette idée? Imaginerait-on que des principes aussi sains , aussi conformes au bien général , eussent été condamnés ? Imaginerait-on qu'on eût poursuivi un homme qui , définissant la vraie probité, « l'habitude des ~» actions utiles à la patrie, regarde comme vicieuse toute action nui- « sible à la société? » ]N'était-il pas évident qu'un tel écrivain ne pouvait avancer de maximes contraires au bien public , sans être en contradiction avec lui-même? Cependant tel fut le pouvoir de l'envie et de l'hypocrisie , que je fus persécuté par le même clergé qui , sans réclamation , avait souffert qu'on élevât au cardinalat l'audacieux Bellarmin , pour avoir soutenu que « si le pape défendait l'exer- » cice de la vertu et commandait le vice , l'église romaine , sous peine » de péché , serait obligée d'abandonner la vertu pour le vice ; nisi » vellel contra conscientiam peccare. » Le pape , selon ce jésuite , avait donc le droit de détruire la loi naturelle , d'étouffer dans l'homme toute idée du juste et de l'injuste , et de replonger enfin la morale dans le chaos d'oii les philosophes ont tant de peine à la tirer. L'Église devait-elle approuver ces principes ? Pourquoi le pape en permit-il la publication ? c'est qu'ils flattaient son orgueil.
L'ambition papale, toujours avide de commander, n'est jamais scrupuleuse sur le choix des moyens. En quel pays la maxime la plus abominable, la plus contraire au bien public, n'est-elle pas tolérée du puissant auquel elle est favorable? En quel pays a-t-on constamment puni l'homme vil et bas qui répète sans cesse au prince : a Tcm pouvoir sur tes sujets est sans bornes ; tu peux à ton » gré les dépouiller de leurs biens , les jeter dans les fers , et les livrer ;> au plus cruel supplice ? » C'est toujours impunément que le renard répète au lion : £
<c Vous leur fîtes , seigneur, » En les croquant, beaucoup d'honneur. »
Les seules phrases qu'on ne répète point sans danger aux princes sont celles où l'on fixe les bornes que la justice, le bien public et la loi naturelle mettent à leur autorité.
les honneurs divins : et c'est , chez les musulmans comme chez les catholiques , c'est à d'obscurs dervis , à des moines vils, enfin à un Dominique, à un Antoine qu'on décerne ces mêmes honneurs.
C'était après avoir dompté les monstres et puni les tyrans, c'était par leur courage, leurs talens, leur bienfaisance et leur humanité , que les anciens héros s'ouvraient les portes de l'Olympe : c'est aujourd'hui par Je jeûne, la discipline, la poltronnerie, l'aveugle soumission, et la plus vile obéissance, que lé moine s'ouvre celles du ciel.
Cette révolution dans les esprits frappa sans doute Machiavel. Aussi dit-il, Discours IV : « Toute religion )■> qui fait un devoir des souffrances et de l'humilité , » n'inspire aux citoyens qu'un courage passif : elle » énerve leur esprit, l'avilit, le prépare à l'esclavage. » L'effet sans doute eût suivi de près cette prédiction , si les mœurs et les lois des sociétés ne modifiaient le caractère et le génie des religions.
On attache donc des idées bien peu nettes aux mots bon, intérêt, vertu. Ces mots, toujours arbitrairement employés , rappellent et doivent rappeler des idées différentes, selon la société dans laquelle on vit, et l'application qu'on en entend faire. Qui veut examiner une question de cette espèce , doit donc convenir d'abord de la signification des mots. Sans cette convention préliminaire , toute dispute de ce genre devient interminable. Aussi les hommes, sur presque toutes les questions morales, politiques, et métaphysiques, s'en tendent-ils d'autant moins, qu'ils en raisonnent plus.
Les mots une fois définis, une question est résolue presque aussitôt que proposée : preuve que tous les esprits sont justes, que tous aperçoivent les mêmes rapports entre les objets; preuve qu'en morale, poli-
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tique, et métaphysique (i), la diversité d'opinions est uniquement l'effet de la signification incertaine des mots, de l'abus qu'on en fait, et peut-être de l'imperfection des langues. Mais quel remède à ce mal ?