CHAPITRE XIX
// est un seul moyen de fixer la signification incertaine des mots»
Pour déterminer la signification incertaine des mots , il faudrait un dictionnaire dans lequel on attacherait des idées nettes aux différentes expressions (2). Cet
(1) Par métaphysique, je n'entends pas ce jargon inintelligible qui , transmis des prêtres égyptiens à Pythagore , de Pytbagore à Platon , de Platon à nous , est encore enseigné dans quelques écoles. Par ce mot , j'entends , comme Bacon , la science des premiers principes de quelque art ou science que ce soit. La poésie, la musique, la peinture , ont leurs principes fondés sur une observation constante et générale ; elles ont donc aussi leur métaphysique.
Quant à la métaphysique scholastique , est-ce une science? non : mais , comme je viens de le dire , un jargon. Elle n'est goûtée que de l'esprit faux qui s'accommode d'expressions vides de sens 5 que de l'ignorant qui prend les mots pour des choses , et que du fripon qui veut faire des dupes. L'homme sensé la méprise.
Toute métaphysique non fondée sur l'observation , ne consiste que dans l'art d'abuser des mots. C'est cette métaphysique qui , dans le pays des chimères , court sans cesse après des boules de savon , dont elle n'exprima jamais que du vent. Maintenant reléguée dans les écoles théologiques , elle les divise encore par ses subtilités ; elle peut encore rallumer le fanatisme et faire de nouveau ruisseler le sang humain.
Je compare ces deux sortes de métaphysiques aux deux philosophies différentes de Démocrite et de Platon. C'est de la terre que le premier s'élève par degrés jusqu'au ciel, et c'est du ciel que le second s'abaisse par degrés jusqu'à la terre. Le système de Platon est fondé sur les nues , et le souffle de la raison a déjà en partie dissipé les nuages et le système.
(1) Les hommes ont toujours été gouvernés par les mots. Diminueî-6n de moitié le poids de Fécu d'argent, si on lui conserve la
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ouvrage est difficile , et ne peut s'exécuter que chez un peuple libre.
Ce siècle est, dit-on , le siècle de la philosophie. Toutes les nations de l'Europe ont, en ce genre, produit des hommes de génie; toutes semblent aujourd'hui s'occuper de la recherche de la vérité : mais il n'y a qu'un seul pays où l'on puisse impunément la publier; c'est en Angleterre (i).
Fixer dans un dictionnaire la signification précise de chaque mot, et dissiper, par ce moyen, l'obscurité mystérieuse qui enveloppe encore la morale , la politique , la métaphysique, la théologie (2) , etc ; c'est le seul moyen de terminer tant de disputes qu'éternise l'abus (3) des mots ; c'est le seul qui puisse réduire la science des hommes à ce qu'ils savent réellement.
même valeur numéraire , le soldat croit avoir à peu près la même paye. Le magistrat , en droit de juger définitivement jusqu'à la concurrence de certaine somme , c'est-à-dire , de tel poids en argent , n'ose juger jusqu'à la concurrence de la moitié de cette somme. Voilà comme les hommes sont dupes des mots et de leur signification incertaine. Les écrivains parleront-ils toujours de bonnes mœurs sans attacher à ce mot d'idées nettes et précises ? ignoreront-ils toujours que bonnes mœurs est une de ces expressions vagues, dont chaque nation se forme des idées différentes ? que s'il est de bonnes mœurs universelles , il en est aussi de locales , et qu'en conséquence je puis , sans blesser les bonnes mœurs , avoir un sérail à Constantinople, et non à Vienne.
(1) Tout gouvernement, disent les Anglais, qui défend de penser et d'écrire sur les objets de l'administration , est à coup sûr un gouvernement dont on ne peut rien dire de bon.
(2) Les disputes théologiques ne sont et ne peuvent jamais être que des disputes de mots. Si ces disputes ont souvent occasionné de grands mouvemens sur la terre , c'est que les princes , dit de La Chalotais , séduits par quelque théologien , ont pris parti dans ces querelles. Que les gouvernemens les méprisent ; les théologiens, après s'être injuriés et s'être réciproquement accusés d'hérésie , etc. , se lasseront de parler sans s'entendre et sans être entendus. La crainte du ridicule leur imposera silence.
(3) C'est à des disputes de mots qu'il faut pareillement rapporter presque toutes ces accusations d'athéisme. Il n'est point d'homme
i58 de l'homme.
Ce dictionnaire, traduit dans toutes les langues, serait le recueil général de presque toutes les idées des hommes. Qu'on attache à chaque expression des idées précises, et le scholastique , qui, par la magie des mots , a tant de fois bouleversé le monde , ne sera qu'un magicien sans puissance. Le talisman dans la possession duquel consistait son pouvoir , sera brisé. Alors tous ces fous qui , sous le nom de métaphysiciens, errent depuis si long-temps dans le pays des chimères, et qui, sur des outres pleines de vent, traversent en tous sens les profondeurs de l'infini, ne diront plus qu'ils y voient ce qu'ils n'y voient pas , qu'ils savent ce
éclairé qui ne reconnaisse une force dans la nature. Il n'est donc point d'athée.
Celui-là n'est point athée, qui dit, le mouvement est Dieu ; parce qu'en effet le mouvement est incompréhensible , parce qu'on n'en a pas d'idées nettes , parce qu'il ne se manifeste que par ses effets , et qu'enfin c'est par lui que tout s'opère dans l'univers.
Celui-là n'est pas athée, qui dit, au contraire, le mouvement n'est pas Dieu ; parce que le mouvement n'est pas un être , mais une manière d'être.
Ceux-là ne sont pas athées , qui soutiennent le mouvement essentiel à la matière , qui le regardent comme la force invisible et motrice qui se répand dans toutes ses parties. Voit-on les astres changer continuellement de lieu, se rouler perpétuellement sur leur centre ; voit-on tous les corps se détruire et se reproduire sans cesse sous des formes différentes ; voit-on enfin la nature dans une fermentation et une dissolution éternelle ; qui peut nier que le mouvement ne soit, comme l'étendue , inhérent aux corps , et que le mouvement ne soit cause de ce qui est ? En effet , si l'on donne toujours le nom de cause et d'effet à la concomitance de deux faits , et que partout où il y a des corps , il y ait du mouvement , on doit donc regarder le mouvement comme l'âme universelle de la matière et de la divinité qui seule en pénètre la substance. Mais les philosophes qui sont de cette dernière opinion sont-ils athées ? non : ils reconnaissent également une force inconnue dans l'univers. Ceux mêmes qui n?ont point d'idées de Dieu sont-ils athées ? non ; parce que tous les hommes le seraient , parce qu'aucun n'a d'idées nettes de la divinité 5 parce qu'en ce genre toute idée obscure est égale à zéro , et qu'enfin avouer l'incompréhensibilité de Dieu , c'est dire , sous un tour de phrase différent, qu'on n'en a point d'idée.
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qu'ils ne savent pas. Ils n'en imposeront plus aux nations. Alors les propositions morales, politiques, et métaphysiques , devenues aussi susceptibles de démonstration que les propositions de géométrie, les hommes auront de ces sciences les mêmes idées , parce que tous ( comme je l'ai montré ) aperçoivent nécessairement les mêmes rapports entre les mêmes objets.
Une nouvelle preuve de cette vérité, c'est qu'en combinant à peu près les mêmes faits, soit dans le monde physique, comme le démontre la géométrie, soit dans le monde intellectuel , comme le prouve la scholastique, tous les hommes sont en tout temps à peu près parvenus au même résultat.