III. De la sécheresse de ce sujet, et de la difficulté de le
traiter.
L'examen de la question que je me suis proposée exige une discussion fine et approfondie. Toute discussion de cette espèce est ennuyeuse.
Qu'un homme vraiment ami de l'humanité , et déjà habitué à la fatigue de l'attention, lise ce livre sans dégoût; je nen serai pas surpris. Son estime sans doute me suffirait , si , pour rendre cet ouvrage utile , je ne m'étais d'abord proposé de le rendre agréable. Or, quelle fleur jeter sur une question aussi grave et aussi sérieuse? Je voudrais éclairer l'homme ordinaire; et, chez presque toutes les nations, cet homme est incapable d'attention; ce qui l'applique le dégoûte : c'est surtout en France que ces sortes d'hommes sont le plus communs.
Quant aux gens du monde, ils sont de plus en plus indifférens aux ouvrages de raisonnement. Rien ne les pique que la peinture d'un ridicule (i), qui satisfait
(i) Qu'on s'amuse un moment de la peinture d'un ridicule , rien < de mieux. Tout excellent tableau de cette espèce suppose beaucoup d'esprit dans le peintre qui le dessine. Que lui doit la société? un tribut de reconnaissance et d'éloge proportionne au mal dont la déli-
leur malignité sans les arracher à leur paresse. Je renonce donc à l'espoir de leur plaire. Quelque peine que je me donnasse , je ne répandrais jamais assez d'agrément sur un sujet aussi sec et aussi sérieux.
J'observerai cependant que si l'on juge des Français par leurs ouvrages, ou ce peuple est moins léger et moins frivole (ï) qu'on ne le croit, ou l'esprit de ses savans est très -différent de l'esprit de la nation. Les idées de ces derniers m'ont paru grandes et élevées*. Qu'ils écrivent donc et soient assurés, malgré les partialités nationales, qu'ils trouveront partout de justes
vrc le ridicule jeté sur tels ou tels défauts. Une nation qui mettrait de l'importance à ce service se rendrait elle-même ridicule. « Qu'im- » porte, dit un Anglais, que tel bourgeois soit singulier dans son » humeur, tel petit-maître recherché dans ses habits, que telle » coquette enfin soit minaudiêre : elle peut rougir, blanchir, mou- » cheter son visage , et coucher avec son amant, sans envahir mu » propriété ou diminuer mon commerce. L'ennuyeux froissement « d'un éventail qui s'ouvre et se referme sans cesse, n'ébranle point » nos constitutions. » Une nation trop occupée de la coquetterie d'une femme ou de la fatuité d'un petit-maître, est à coup sûr une nation frivole.
(ï) Toutes les nations ont reproché aux Français leur frivolité. « Si le Français , disait autrefois Saville , est si frivole , l'Espagnol » si grave et si superstitieux, l'Anglais si sérieux et si profond, » c'est un effet de la différente forme de leur gouvernement. C'est à, •» Paris que doit se fixer l'homme curieux de bijoux , et de parler » sans rien dire ; c'est Madrid et Lisbonne que doit habiter qui- » conque aime à se donner la discipline et à voir brûler ses sem- » blables ; et c'est à Londres enfin que doit vivre quiconque veut » penser et faire usage de la faculté qui distingue principalement « l'homme de la brute. » Selon Saville, il n'est que trois objets dignes de réflexion; la nature, la religion et le gouvernement. Or, « le «Français, ajoute-t-il , n'ose penser sur ces objets, Ses livres, » insipides pour des hommes , ne peuvent donc amuser que des » femmes. La liberté seule élève l'esprit d'une nation, et l'esprit de » la nation celui de ses écrivains. En France , les âmes sont sans » énergie. Le seul auteur estimable que j'en aime, c'est Montaigne. » Peu de ses concitoyens sont dignes de l'admirer : pour le sentir, » il faut penser; et pour penser, il faut être libre. »