II. De la fausse science ou de V ignorance acquise
L'homme naît ignorant : il ne naît point sot, et ce n'est pas même sans peine qu'il le devient. Pour être tel , et parvenir à éteindre en soi jusqu'aux lumières naturelles, il faut de l'art et de la méthode ; il faut que l'instruction ait entassé en nous erreurs sur erreurs : il faut, par des lectures multipliées, avoir multiplié ses préjugés.
Parmi les peuples policés , si la sottise est l'état commun des hommes , c'est l'effet d'une instruction contagieuse : c'est qu'on y est élevé par de faux savans, qu'on y lit de sots livres. Or , en livres comme en hommes, il y a bonne et mauvaise compagnie. Le bon livre est presque partout le livre défendu (i). L'esprit et la raison en solliciteront la publication: la bigoterie s'y oppose, elle veut commander à l'univers : elle est donc intéressée à propager la sottise. Ce qu'elle se propose , c'est d'aveugler les hommes , de les égarer dans le labyrinthe d'une fausse science. C'est peu que l'homme soit ignorant. L'ignorance est le point milieu entre la vraie et la fausse connaissance. L'ignorant est autant au-dessus du faux savant, qu'au-dessous de l'homme d'esprit. Ce que désire le superstitieux , c'est
(i) A Vienne , à Paris , à Lisbonne , et dans tons les pays catholiques , on permet la vente des opéras , des comédies, des romans , et même de quelques bons livres de géométrie et de médecine. En tout autre genre , l'ouvrage supérieur et réputé tel du reste de l'Europe est un ouvrage proscrit : tels sont ceux des Voltaire, des Boullanger, des Rousseau, des Montesquieu, etc. En France, l'approbation du censeur est pour l'auteur presque toujours un certificat de sottise. Elle annonce un livre sans ennemis , dont on dira d'abord du bien , parce qu'on n'en pensera point , parce qu'il n'excitera point l'envie , ne blessera l'orgueil de personne , et ne répétera que ce que tout le monde sait. L'éloge général et du moment est presque toujours exclusif de l'éloge à venir.
que l'homme soit absurde : ce qu'il craint, c'est que l'homme ne s'éclaire. A qui confie-t-il donc le soin de l'abrutir? à des scholastiques. De tous les enfans d'Adam , ce sont les plus stupides et les plus orgueil- Jeux (1). « Le pur scbolastique , selon Rabelais, tient » entre Jes hommes la place qu'occupe entre les ani- » maux celui qui ne laboure point comme le bœuf, ne » porte point le bât comme la mule , n'aboie point au » voleur comme le chien : mais qui, semblable au » singe, salit tout, brise tout, mord le passant , et nuit » à tous. »
Le scholastique , puissant en mots, est faible en raisonnemens: aussi, que forme-t-il? des hommes savamment absurdes (2) et orgueilleusement stupides. En fait de stupidité, je l'ai déjà dit , il en est de deux sortes ; l'une naturelle, l'autre acquise ; l'une, l'effet de l'ignorance; l'autre, celui de l'instruction. Entre ces deux espèces d'ignorance ou de stupidité, quelle est la plus incurable ? la dernière. L'homme qui ne sait rien peut apprendre ; il ne s'agit que d'en allumer en lui le désir. Mais, qui sait mal, et a, par degré, perdu sa
(1) Le scholastique , dit le proverbe anglais , n'est qu7un pur âne , qui , n'ayant ni la douceur du vrai chrétien , ni la raison du philosophe , ni l'affabilité du courtisan, n'est qu'un objet ridicule.
(2) Quelle est la science des scholastiques ? C'est d'abuser des mots et d'en rendre la signification incertaine. C'était par la vertu de certains mots barbares , qu'autrefois les magiciens édifiaient, détruisaient des châteaux enchantés, ou du moins leur apparence. Les scholastiques , héritiers de la puissance des anciens magiciens , ont , par la vertu de certains mots inintelligibles , pareillement donné l'apparence d'une science aux plus absurdes rêveries. S'il est un moyen de détruire leurs enchantemens , c'est de leur demander la signification précise des mots dont ils se servent. Sont-ils forcés d'y attacher des idées nettes? le charme cesse, et le prestige de la science disparaît. Qu'on se défie donc de tout écrit où l'on fait trop fréquemment usage du langage de l'école. La langue usuelle suffit presque toujours à quiconque a des idées claires. Qui veut instruire et non duper les hommes, doit parler leur langue.
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raison en croyant la perfectionner , a trop chèrement acheté sa sottise, pour jamais y renoncer (i). L'esprit s'est-il chargé du poids d'une savante ignorance : il ne s'élève plus jusqu'à la vérité. Il a perdu la tendance qui le portait vers elle. La connaissance de ce qu'il savait, est, en partie, attachée à l'oubli de ce qu'il sait. Pour placer un certain nombre de vérités dans sa mémoire, il faudrait souvent en déplacer le même nombre d'erreurs. Or, ce déplacement demande d utemps; et s'il se fait enfin , c'est trop tard qu'on devient homme. On s'étonne de l'âge où le devenaient les Grecs et les Romains. Que de talens divers ne montraient-ils pas dès leur adolescence ! A vingt ans, Alexandre, déjà homme de lettres et grand capitaine, entreprenait la conquête de l'Orient. A cet âge , les Scipion et les Annibal formaient les plus grands projets, et exécutaient les plus grandes entreprises. Avant la maturité des ans, Pompée, vainqueur en Europe, en Asie et en Afrique, remplissait l'univers de sa gloire. Or, comment ces Grecs et ces Romains, à la fois hommes de lettres, orateurs, capitaines, hommes d'état, se rendaient -ils propres à tous les divers emplois de leurs républiques, les exerçaient-ils, et souvent même les abdiquaient-ils, dans un âge où nul citoyen ne serait maintenant capable de les remplir? Les hommes d'autrefois étaient-ils, différéns de ceux d'aujourd'hui ? Leur organisation était - elle plus parfaite ? Non sans doute : car dans les sciences et les arts de la navigation, de la physique, de l'horlogerie, des mathématiques, etc. , on sait que les modernes l'emportent sur les anciens.
La supériorité que ces derniers ont si long-temps
(i) Un jeune peintre, d'après la mauvaise manière de son maître, fait un tableau , le présente à Raphaël. « Que pensez-vous de ce ta- 3) bleau? lui dit-il. — Que vous sauriez bientôt quelque chose, ré- » pond Raphaël , si vous ne saviez rien. »
conservée dans la morale, la politique et la législation, doit donc être regardée comme l'effet de leur éducation. Ce n'était point alors à des scholastiques , c'était à des philosophes qu'on confiait l'instruction de la jeunesse. L'objet de ces philosophes était de former des héros et de grands citoyens. La gloire du disciple réfléchissait sur le maître ; c'était sa récompense.
L'objet d'un instituteur n'est plus le même. Quel intérêt a-t-il d'exalter lame et l'esprit de ses élèves? aucun. Que désire-l-il ? d'affaiblir leur caractère, d'eu faire des superstitieux, d'éjointer, si je l'ose dire, les ailes de leur génie , d'étouffer dans leur esprit toute vraie connaissance (1), et dans leur cœur toute vertu patriotique.
Les siècles d'or des scholastiques furent ces siècles d'ignorance , dont, avant Luther et Calvin, les ténèbres couvraient la terre. Alors, dit un philosophe anglais, la superstition commandait à tous les peuples. « Les » hommes changés comme Nabuchodonosor, en brutes » et en mules, étaient sellés, bridés, chargés de pesans » fardeaux ; ils gémissaient sous le faix de la supersti- » tion : mais enfin quelques-unes des mules venant à
(1) Il est peu de pays où l'on étudie la science de la morale et de la politique. On permet rarement aux jeunes gens d'exercer leur esprit sur des sujets de cette espèce. Le sacerdoce ne veut pas qu'ils contractent l'habitude du raisonnement. Le mot raisonnable est aujourd'hui devenu synonyme d'incrédule. Le clergé soupçonne apparemment que les motifs de la foi , comme les petites ailes données à Mercure , sont trop faibles pour la soutenir. « Pour être philosophe, v dit Mallebranche, il faut voir évidemment ; et pour être fidèle , ii » faut croire aveuglément. » Mallebranche ne s'aperçoit pas que de son fidèle il fait un sot. En effet, en quoi consiste la sottise? à croire sans un motif suffisant pour croire. On me citera à ce sujet la foi du charbonnier. Il était dans un cas particulier : il parlait à Dieu ; Dieu l'éclairait intérieurement. Tout homme qui, sans être ce charbonnier, se vante d'une foi aveugle et d'une crovance sur ouï-dire , est donc un homme enorgueilli de sa sottise.
» se cabrer, elles renversèrent à la fois la charge et le » cavalier. »
Nulle réforme à espérer dans l'éducation , tant qu'elle sera confiée à des scholastiques. Sous de tels instituteurs, la science enseignée ne sera jamais qu'une science d'erreurs , et les anciens conserveront sur les modernes , tant en morale qu'en politique et en législation, une supériorité qu'ils devront, non à la supériorité de l'organisation , mais, comme je l'ai déjà dit, à celle de leur instruction.