CONTES RELIGIEUX
Ces sortes de contes, moins amusans que les premiers, moins ingénieux que les seconds, et cependant plus respectés, ont armé les nations les unes contre les autres, ont fait ruisseler le sang humain, et pprtç la désolation dans l'univers. Sous ce nom de contes religieux, je comprends généralement toutes les fausses religions. Elles ont toujours conservé entre elles la plus grande ressemblance.
Entre les diverses causes auxquelles on peut en rapporter l'invention (i), je citerai le désir de l'irnmor-
(i) Pourquoi, demandait-on à un certain cardinal, fut-il en tous les temps des prêtres, des religions et des sorciers? C'est, répondit-il , qu'en tous les temps il fut des abeilles et des frelons , des laborieux et des paresseux, des dupes et des fripons.
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talité pour la première. La preuve, si l'on en croit Warburton et quelques autres savans , que Dieu est Fauteur de la loi des Juifs , c'est, disent-ils , qu'il n'est question dans la loi mosaïque ni des peines, ni des récompenses de l'autre vie , ni par conséquent de l'immortalité de l'âme. Or, ajoutent-ils, si la religion juive était d'institution humaine, les hommes eussent fait de l'âme un être immortel : un intérêt vif et puissant les eût portés à la croire telle (i); cet intérêt, c'est leur horreur pour la mort et l'anéantissement. Cette horreur eût suffi , sans le secours de la révélation , pour leur faire inventer ce dogme. L'homme veut être immortel, et se croirait tel, si la dissolution de tous les corps qui l'environnent ne lui annonçait à chaque instant la vérité contraire. Forcé de céder à cette vérité, il n'en désire pas moins l'immortalité. La chaudière du rajeunissement d'Éson prouve l'ancienneté de ce désir. Pour le perpétuer, il fallait du moins le fonder sur quelque vraisemblance. A cet effet, Ton composa l'âme d'une matière extrêmement déliée ; on en fit un atome indestructible , survivant à la dissolution des autres parties; enfin un principe de vie.
Cet être , sous le nom d'arae (2) , devait conserver après la mort tous les goûts dont il avait été susceptible lors de son union avec le corps. Ce système imaginé , on douta d'autant moins de l'immortalité de son âme, que ni l'expérience, ni l'observation ne pouvaient
(1) Sans examiner s'il est de l'intérêt public d'admettre lç dogme de l'immortalité de l'âme , j'observerai qu'au moins ce dogme n'a pas toujours été regardé politiquement comme utile. Il prit naissance dans les écoles de Platon ; et Ptolomée Philadelphie , roi d'Egypte , le crut si dangereux , qu'il défendit , sous peine de mort , de l'enseigner dans ses états. ,
(2) Les sauvages ne refusent l'âme à quoi que ce soit. Ils en donnent à leurs fusils, à* leurs chaudières et à leurs briquets. {Voyez le père Hennepin , Voyage de la Louisiane, page 94. )
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contredire cette croyance : l'une et l'autre n'avaient point de prise sur un atome imperceptible. Son existence, à la vérité, n'était pas démontrée; mais qu'at-on besoin de preuve pour croire ce qu'on désire? Et quelJe démonstration est jamais assez claire pour prouver la fausseté d'une opinion qui nous est chère? Il est vrai qu'on ne rencontrait point d'âmes en son chemin; et c'est pour rendre raison de ce fait que les hommes, après la création des âmes, crurent devoir créer le pays de leur habitation. Chaque nation , et même chaque individu , selon ses goûts et la nature particulière de ses besoins, en donna un plan particulier. Tantôt les peuples sauvages transportèrent cette habitation dans une foret vaste, giboyeuse, arrosée de rivières poissonneuses; tantôt ils la placèrent dans un pays découvert, plat, abondant en pâturages, au milieu duquel s'élevait une fraise grosse comme une montagne , dont on détachait des quartiers pour sa nourriture et celle de sa famille.
Les peuples moins exposés aux besoins de la faim, et d'ailleurs plus nombreux et plus instruits, y rassemblèrent tout ce que la nature a d'agréable, et lui donnèrent le nom d'Elysée. Les peuples avares le modelèrent sur le jardin des Hespérides, et y cultivèrent des plants dont la tige d'or portait des fruits de diamant. Les nations plus voluptueuses y firent croître des arbres de sucre, et couler des fleuves de lait; ils le peuplèrent enfin de houris. Chaque peuple fournit ainsi le pays des âmes de ce qui faisait sur la terre l'objet de ses désirs. L'imagination , dirigée par des besoins et des goûts divers, opéra partout de la même manière, et fut, en conséquence, peu variée dans l'invention des religions.
Si l'on en croit le président de Brosse, dans son excellente Histoire du fétichisme , ou du culte rendu aux objets terrestres , le fétichisme fut non-seulement
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3a première des religions, mais son culte, conservé encore aujourd'hui dans presque toute l'Afrique ) et surtout en Nigritie, fut jadis le culte universel (i). On sait, ajoute-t-il, que dans les Pierres Béryls, c'était Vénus Uranie; que, dans la foret de Dodone, c'étaient les chênes que la Grèce adorait. On sait que les dieux chiens, chats, crocodiles, serpens, éléphans, lions, aigles, mouches, singes, etc., avaient des autels, nonseulement en Egypte , mais encore en Syrie , en Phénicie , et dans presque toute l'Asie. On sait enfin que les lacs, les arbres, la mer et les rochers informes, étaient pareillement l'objet de l'adoration des peuples de l'Europe et de l'Amérique. Or une semblable uniformité dans les premières religions, en prouve une d'autant plus grande d;«ns les esprits , qu'on retrouve encore cette même uniformité dans des religions ou plus modernes , ou moins grossières : telle était la religion celtique. Le mithra des Perses se trouve dans le dieu Thor; l'Arimane, dans le loup Feuris ; l'Apollon des Grecs, dans leBalder; la Vénus, dans la Fréa; et les Parques, dans les trois sœurs, Urda, Verandi, Skulda. Ces trois sœurs sont assises à la source d'une fontaine dont les eaux arrosent une des racines du frêne fameux, nommé Udrasil. Son feuillage ombrage la terre, et sa cime, élevée au-dessus des deux, en forme le dais.
Les fausses religions ont donc presque partout été les mêmes. D'où naît cette uniformité ? de ce que les hommes, à peu près animés du même intérêt, ayant à peu près les mêmes objets à comparer entre eux, et le même instrument, c'est-à-dire, le même esprit pour les combiner, ont dû nécessairement arriver aux mêmes résultats. C'est parce qu'en général tous sont
(i) Si catholique veut dire universel , c'est à tort que le papisme en prend le titre. La religion du fétichisme et celle des païens ont été les seules vraiment catholiques.
orgueilleux, que, sans aucune révélation particulière, par conséquent sans preuve, tous regardent l'homme comme l'unique favori du ciel, et comme l'objet principal de ses soins. Peu d'hommes osent, d'après un certain moine , se répéter quelquefois :
Qu'est-ce qu'un capucin devant une planète ?
Faut-il, pour fonder sur des faits l'orgueilleuse prétention de l'homme, supposer, comme dans certaines religions, qu'abandonnant le ciel pour la terre, la divinité, sous la forme d'un poisson , d'un serpent , d'un homme, y venait jadis, en bonne fortune, converser avec les mortels? Faut-il, pour preuve de l'intérêt que le ciel prend aux habitans de la terre , publier des livres, où, selon quelques imposteurs, sont renfermés tous les préceptes et les devoirs que Dieu prescrit à l'homme ?
Un tel livre, si l'on en croit les Musulmans, composé dans le ciel, fut apporté sur la terre par l'ange Gabriel , et remis par cet ange à Mahomet. Son nom est le Koran. Ouvre-t-on ce livre? il est susceptible de mille interprétations; il est obscur, inintelligible : et tel est l'aveuglement humain, qu'on regarde encore comme divin , un ouvrage où Dieu est peint sous la forme d'un tyran; où ce dieu est sans cesse occupé à punir ses esclaves, pour n'avoir pas compris l'incompréhensible; où ce dieu enfin , auteur de phrases inintelligibles sans le commentaire d'un iman, n'est proprement qu'un législateur stupide , dont les lois ont toujours besoin d'interprétations. Jusqu'à quand les Musulmans conserveront-ils tant de respect pour un ouvrage si rempli de sottises et de blasphèmes?
Mais si la métaphysique des fausses religions , si l'excursion des esprits dans le pays des âmes, et les découvertes dans les régions intellectuelles ont partout
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été les mêmes, les impostures (i) du corps sacerdotal pour le soutien de ces fausses religions, n'auraient pas, en tous les pays, conservé entre elles les mêmes ressemblances.
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