CHAPITRE XXII
De V uniformité des moyens par lesquels les ministres des fausses religions conservent leur autorité.
Dans toute religion, le premier objet que se proposent les prêtres est d'engourdir la curiosité de l'homme, et d'éloigner de l'œil de l'examen tout dogme dont l'absurdité trop palpable ne lui pourrait échapper.
Pour y parvenir, il fallait flatter les passions hu-
(1) La superstition est encore aujourd'hui la religion des peuples les plus sages. L'Anglais ne se confesse, ni ne fête les saints. Sa dévotion consiste à ne point travailler, à ne point chanter le dimanche. L'homme qui, ce jour-là, jouerait du violon, serait un impie ; mais il est bon chrétien , s'il passe ce même jour au cabaret avec des filles.
(2) Les prêtres ne veulent pas que Dieu rende à chacun selon ses œuvres, mais selon sa croyance.
mairies ; il fallait , pour perpétuer l'aveuglement des hommes , qu'ils désirassent d'être aveugles , et eussent intérêt de l'être. Rien de plus facile au bonze. La pratique des vertus est plus pénible que l'observance des superstitions. Il est moins difficile à l'homme de s'agenouiller au pied des autels, d'y offrir un sacrifice, de se baigner dans le Gange (1) , et de manger maigre un vendredi, que de pardonner, comme Camille, à des citoyens ingrats ; que de fouler aux pieds les richesses, comme Papirius; que d'instruire l'univers, comme Socrate. Flattons donc , a dit le bonze , les vices humains; que ces vices soient mes protecteurs : substituons les offrandes et les expiations aux vertus, et persuadons aux hommes qu'on peut, par certaines cérémonies superstitieuses, blanchir l'âme noircie des plus grands crimes. Une telle doctrine devait accroître les richesses et le crédit des bonzes. Ils en sentirent toute l'importance: ils l'annoncèrent, et on la reçut avec joie , parce que les prêtres furent toujours d'autant plus relâchés dans leur morale , et d'autant plus indul-
(1) Se peut-il qu'on ait, chez presque tous les peuples, attaché l'idée de sainteté à l'observation d'une cérémonie rituelle , d'une ablution , etc. ? Peut-on ignorer encore que les seuls citoyens constamment vertueux et humains , sont les hommes heureux par leur caractère? En effet, quels sont, parmi les dévots, les hommes les plus estimables ? ceux qui , pleins de confiance en Dieu , oublient qu'il est un enfer. Quels sont, au contraire , parmi ces mêmes dévots , les hommes les plus odieux et les plus barbares? ceux qui, timides , inquiets et malheureux, voient toujours l'enfer ouvert sous leurs pas. Pourquoi les dévotes sont-elles, en général, le tourment de leur maison , crient-elles sans cesse après leurs valets , en sont-elles si haïes ? c'est que toujours en transe du diable , elles le voient toujours prêt à les emporter , et que la crainte et le malheur rendent cruel. Si la jeunesse est , en général , plus vertueuse et plus humaine que la vieillesse , c'est qu'elle a plus de désirs , plus de santé , qu'elle est plus heureuse. La nature fut sage de borner la vie de l'homme à. quatre-vingts ou cent ans. Si le ciel eût prolongé sa vieillesse, l'homme eût été trop méchant.
SECTION II, CHAPITRE XXlt. 177
gens aux crimes, qu'ils étaient plus sévères dans leur discipline , et plus exacts à punir la violation des rits (t).
Tous les temples devinrent alors l'asile des forfaits ; la seule incrédulité n'y trouva point de refuge : et comme il est , en tous pays , peu d'incrédules et beaucoup de méchans , l'intérêt du plus grand nombre fut donc d'accord avec celui des prêtres.
Entre les tropiques , dit un navigateur , sont deux îles en face l'une de l'autre. Dans la première, on n'est point bonnête, si l'on ne croit un certain nombre d'absurdités, et si l'on ne peut, sans se toucher, soutenir la plus cuisante démangeaison : c'est à la patience avec laquelle on la supporte qu'est principalement attaché le nom de vertueux. Dans l'autre île, on n'impose nulle croyance aux habitans; on peut se gratter où cela démange, et même se chatouiller pour se faire rire; mais on n'est point réputé vertueux, si l'on n'a fait des actions utiles à la société.
L'absurdité de la morale religieuse n'en devrait-elle pas désabuser les peuples? Un prêtre, répondrai- je , s'enveloppe-t-il d'un vêtement lugubre ; affecte-t-il un maintien austère, un langage obscur; ne parle-t-il qu'au nom de Dieu et des mœurs : il séduit le peuple par les yeux et les oreilles. Que d'ailleurs les mots de mœurs et de vertu soient dans sa bouche des mots vides de sens, peu importe. Ces mêmes mots, prononcés d'un ton mortifié et par un homme vêtu de l'habit de la pénitence , en imposeront toujours à l'imbécillité humaine.
Tels furent les prestiges , et , si je l'ose dire , la simarre brillante sous laquelle les prêtres cachèrent leur ambi-
(1) Si les catholiques sont , en général, sans mœurs , c'est qu'à la pratique des vraies vertus , les prêtres ont, dans la religion papiste, toujours substitué celle des cérémonies superstitieuses.