‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 57 sur 226 · J78 DE I/H0M31E · texte numérisé non relu

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tion et leur intérêt personnel. Leur doctrine fut d'ailleurs sévère, à certains égards, et sa sévérité contribua encore à tromper le vulgaire. C'était la boîte de Pandore : son dehors éblouissait ; mais elle renfermait au dedans le fanatisme, l'ignorance, la superstition, et tous les maux qui successivement ont ravagé la terre. Or, je demande, lorsqu'on voit en tous les temps les ministres des fausses religions employer les mêmes moyens pour accroître et leurs richesses et leur crédit (i), pour conserver leur autorité et multiplier le nombre de leurs esclaves; lorsqu'on retrouve en tous les pays même absurdité dans les religions, mêmes impostures dans leurs ministres , et même crédulité dans tous les peuples (2) , s'il est possible d'imaginer qu'il y ait essen-

(1) Si les prêtres se font partout les dépositaires et les distributeurs des aumônes , c'est qu'ils s'approprient une partie de ces aumônes ; c'est que la distribution du reste soutient leur crédit et soudoie les pauvres. Tout moyen d'acquérir argent et crédit paraît légitime aux prêtres. C'est sans honte que le clergé catholique charge des réparations des églises les peuples mêmes dont il épuise le trésor. Les églises sont les fermes du clergé ; et , tout au contraire des riches propriétaires , il a trouvé le moyen de les faire entretenir aux dépens des autres.

(2) En Tartarie, sous le nom de dalaï lama, si le grand pontife est immortel ; en Italie , sous le nom de pape , le même pontife est infaillible : dans le pays des Mongales , si le vicaire du grand lama reçoit le titre de kutuchla , c'est-à-dire , vicaire du Dieu vivant 5 en Europe, le pape porte le même nom. A Bagdad, en Tartarie, au Japon , dans le dessein d'avilir et de soumettre les rois , les pontifes, sous les noms de califes , de lama, de daïro , ont fait baiser leurs pieds aux empereurs ; ils ont exigé que , montés sur leur mule, les empereurs en tinssent la bride et les promenassent ainsi par les rues ; le pape n'a-t-il pas exigé les mêmes complaisances des empereurs et des monarques d'Occident? Les pontifes en tous pays ont donc eu les mêmes prétentions , et les princes la même soumission.

Si les disputes pour le califat ont fait, en Orient, ruisseler le sang humain, les disputes pour la papauté l'ont pareillement fait couler en Occident. Six papes assassinèrent leurs prédécesseurs , et se mirent en leur place. Les papes , dit Baronius , n'étaient point alors des hommes , mais des mo istres.

WVt-on pas vu partout le nom ^orthodoxie donné à la religion

tîellemenl entre les hommes l'inégalité d'esprit qu'on y suppose.

du plus fort , et celai d'hérésie a celle du faible ? Partout le pouvoir sacerdotal fut producteur du fanatisme, et le fanatisme du meurtre. Partout les hommes se firent brûler pour des sottises théologiques , et donnèrent en ce genre les mêmes preuves d'opiniâtreté et de courage.

Mais ce n'est pas uniquement dans les affaires de religion , que les peuples se sont partout montrés les mêmes : ils n'ont pas moins conservé de ressemblance entre eux , lorsqu'il s'est agi de quelque changement dans leurs usages et leurs coutumes. Les Tartares Mantcheoux , vainqueurs des Chinois , veulent leur couper les cheveux : ces derniers brisent leurs fers , attaquent , défont ces redoutables Mantcheoux, et triomphent de leurs vainqueurs. Le czar veut faire raser les Russes 5 ils se révoltent. Le roi d'Angleterre veut donner des culottes aux montagnards écossais ; ils s'arment. De l'Orient à l'Occident , les peuples sont donc partout les mêmes , et partout les mêmes causes élèvent et détruisent les empires.

Lors de la conquête de la Chine , quel prince en occupait le trône? un imbécille, une idole qu'on n'osait instruire du mauvais état de .ses affaires, et qui , toujours encensé par ses favoris, n'avait autour de lui que des intrigans sans esprit, sans lumières et sans courage. Qui commandait aux empires d'Orient et d'Occident , lorsque Pvoine et Constantinople furent prises et saccagées par Alaric et Mahoir#* II? des princes de la même espèce Tel était peut-être l'état de la France sous la vieillesse de Louis XIV, lorsqu'elle était battue de toutes parts.

La preuve que les hommes sont partout les mêmes, c'est l'avilissement et l'ignorance où tombent successivement tous les peuples, selon l'intérêt que le gouvernement croit avoir de les abrutir. Un ministre est-il inepte; craint-il, si les peuples ouvrent les yeux, d'être reconnu pour tel , il les leur tient fermés ; et la stupidité d'un peuple n'est point alors l'effet d'une cause physique , mais morale.

Une cause de la même espèce n'anime-t-elle pas du même esprit ceux que le hasard élève aux mêmes emplois ? Quel est , en Espagne, en Allemagne , en Angleterre même , le premier soin de l'homme en place ? celui de s'enrichir. L'affaire publique ne marche qu'après la sienne.

Dans les charges inférieures de la judicature , si presque tous les hommes ont la même morgue et la même incapacité pour les affaires d'administration , à quoi l'attribuer ? au défaut de leur organisation ? non, mais à celui de leur instruction. Tout homme exercé aux finesses de la chicane, accoutumé à ne juger que d'api 'es l'autorité,

î8o DE LHOMME.

Je veux que l'esprit et les talens soient l'effet d'une cause particulière; comment alors se persuader que de grands hommes , que des hommes par conséquent doués de cette singulière organisation , aient cru les fables du paganisme , aient adopté la croyance du vulgaire , et se soient faits quelquefois martyrs des erreurs les plus grossières? Un tel fait, inexplicable tant qu'on considère l'esprit comme le produit d'une organisation plus ou moins parfaite, devient simple et clair, lorsqu'on regarde l'esprit comme une acquisition. On ne s'étonne plus alors que des hommes de génie, en certains genres, ne conservent aucune supériorité sur les

remonte difficilement jusqu'aux premiers principes des lois 5 il agrandit sa mémoire et rétrécit son jugement.

Dans l'esprit comme dans le corps , il n'est de parties fortes que les parties exercées. Les jambes des porteurs de chaises , et les bras des bouchers en sont la preuve. Si les muscles de la raison sont , dans les gens de loi, communément assez faibles, c'est qu'ils en font peu d'usage.

Des faits sans nombre prouvent que partout les hommes sont essentiellement les mêmes ; que la différence des climats n'a point d'influence sensible sur les esprits , et même très-peu sur leurs goûts. L'Illinois comme l'Islandais s'assied près de sa barrique d'eau-de-vie jusqu'à ce qu'il l'ait bue. En presque tous les pays , les femmes ont , comme en France , le même désir de plaire , le même goût pour la parure , le même soin de leur beauté , la même aversion pour la campagne, enfin le même amour pour la capitale, où, toujours environnées d'un plus ou moins grand nombre d'adorateurs , elles se sentent réellement plus puissantes.

Qu'on promène ses regards sur l'univers entier ; si l'on reconnaît même ambition dans tous les cœurs , même crédulité dans tous les esprits , même fourberie dans tous les prêtres , même coquetterie dans toutes les femmes , même désir de s'enrichir dans tous les citoyens , comment ne pas convenir que les hommes , tous semblables les uns aux autres , ne différent que par la diversité de leur instruction ; qu'en tous les pays leurs organes sont à peu près les mêmes 5 qu'ils en font à peu près le même usage , et qu'enfin les mains indiennes et chinoises sont , par cette raison , aussi adroites dans la fabrique des étoffes , que les mains européennes? Rien n'indique donc , comme on le répète sans cesse, que ce soit à la différçaca des latitudes qu'on doive attribuer l'inégalité des esprits.

autres, lorsqu'il s'agit de sciences ou de questions dont ils ne se sont point occupés , et qu'ils ont peu méditées. On sait que , dans cette position, le seul avantage de l'homme d'esprit sur les autres (avantage sans doute considérable) , c'est l'habitude qu'il a de l'attention ; c'est la connaissance des meilleures méthodes à suivre dans l'examen d'une question : avantage nul , lorsqu'on ne s'occupe point de la recherche de la vérité.

L'uniformité des ruses (1) employées par les minis-

(i) Les ruses des prêtres sont les mêmes partout. Partout les prêtres sont jaloux de s'approprier l'argent des laïques. L'Église romaine à cet effet vend la permission d'épouser sa parente. Elle s'engage pour tant de messes , c'est-à-dire , pour tant de pièces de quinze sous, à délivrer tous les ans tant d'âmes du purgatoire, par conséquent à leur faire remettre tant de péchés. A la pagode de Tinagogo , comme à Rome , les prêtres, pour les mêmes sommes, vendent à peu près les mêmes espérances.

« A Tinagogo (dit l'auteur de l'Histoire générale des Voyages, » tome IX , page 462 ) , le troisième jour d'après un sacrifice qui se » fait à la nouvelle lune de décembre, on place dans six longues et » belles rues , une infinité de balances suspendues par une verge de » bronze. Là , chaque dévot , pour obtenir la rémission de ses péchés, i> monte dans l'un des plateaux de ces balances, et, selon l'espèce » différente de ses fautes, met pour contrepoids dans l'autre plateau. » différentes espèces de denrées ou de monnaies. Se reproche-t-il la » gourmandise , la violation du jeûne : il se pèse contre du miel , » du sucre, des œufs et du beurre. S'est-ii livré aux plaisirs sen- » suels : il se pèse contre du coton , de la plume , du drap , des par- » fums et du vin. A-t-il été dur envers les pauvres : il se pèse contre » des pièces de monnaie. Est-il paresseux : contre du bois , du riz, » du charbon, des bestiaux et des fruits. Est-il enfin orgueilleux : il j> se pèse contre du poisson sec , des balais , de la fiente de vache , etc. » Tout ce qui sert de contrepoids aux pécheurs appartient aux prê- » très. Toutes ces espèces de dons forment des piles d'une grande » hauteur. Les pauvres mêmes qui n'ont rien à donner ne sont point » exempts de ces aumônes. Ils offrent leurs cheveux. Plus de cent » prêtres sont assis , les ciseaux en main , pour les leur couper. Ces w cheveux forment aussi de grands monceaux. Plus de mille prêtres , » rangés en ordre , en font des cordons , des tresses , des bagues , des » bracelets, etc. , que des dévots achètent et emportent comme de » précieux gages de la faveur du ciel. Pour se faire une idée de la * somme à laquelle on peut évaluer ces aumônes pour la seule pagode

très clés religions, la ressemblance des fantômes aperçus par eux dans les régions intellectuelles (i), l'égale crédulité des peuples, prouvent donc que la nature n'a pas mis entre les hommes l'inégalité d'esprit qu'on y suppose; et qu'en morale, politique et métaphysique, s'ils portent sur les mêmes objets des jugemens trèsdifférens, c'est un effet de leurs préjugés et de la signification indéterminée qu'ils attachent aux mêmes expressions.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que je viens de dire; c'est que, si l'esprit se réduit à la science ou à la connaissance des vrais rapports qu'ont entre eux les objets divers; et si, quelle que soit l'organisation des individus, cette organisation, comme le démontre la géométrie, ne change rien à la proportion constante dans laquelle les objets les frappent, il faut que la perfection plus ou moins grande des organes des sens n'ait aucune influence sur nos idées, et que tous les hommes, organisés comme le commun d'entre eux , aient par conséquent une égale aptitude à l'esprit.

L'unique moyen de rendre encore , s'il est possible , cette vérité plus évidente , c'est d'en fortifier les preuves en les accumulant. Tâchons d'y parvenir par un autre enchaînement de propositions.

» de Tinagogo , il suffira, dit Pinto , auteur de cette relation, de » rapporter que l'ambassadeur ayant demandé aux prêtres à quelle i> somme ils estimaient ces aumônes, ils lui répondirent sans hésiter, » que des seuls cheveux des pauvres, ils en tiraient chaque année » plus de cent mille pardins , qui font quatre-vingt-dix mille ducats >j portugais ».

(i) Quelques philosophes ont défini l'homme un singe qui rit; d'autres, un animal raisonnable ; quelques-uns enfin un animal crédule. Cet animal, ajoutent-ils, est monté sur deux jambes, a les doigts flexibles, des mains adroites : il a beaucoup de besoins, en conséquence beaucoup d'industrie. D'ailleurs , aussi vain et aussi orgueilleux que crédule , il pense que tous les mondes sont faits pour la terre, et que la terre est faite pour lui. Celte définition ou description de l'homme ne serait- elle pas la plus vraie?

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