‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 65 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du peu d'influence de l'organisation et du tempérament sur les passions et le caractère des hommes.

Au moment où l'enfant se détache des flancs de la mère et s'ouvre les portes de ]a vie, il y entre sans idées, sans passions. L'unique besoin qu'il éprouve est celui de la faim. Ce n'est donc point au berceau que se font sentir les passions de l'orgueil , de l'avarice , de l'envie, de l'ambition, du désir de l'estime et de la gloire. Ces passions factices (i ) , nées au sein des bourgs et des cités, supposent des conventions et des lois déjà établies entre les hommes, par conséquent leur réunion en société. Ces passions seraient donc inconnues et de celui qui, porté au moment de sa naissance par la tempête et les

(i) En Europe , on peut compter encore la jalousie au nombre des passions factices. On y est jaloux, parce qu'on est vain. La vanité entre dans la composition de presque tous les grands amours européens. Il n'en est pas de même en Asie : la jalousie y peut être un pur effet de l'amour des plaisirs physiques. Sait-on , par expérience , que , plus les désirs des sultanes sont contraints , plus ils sont vifs , plus elles donnent et reçoivent de plaisir? la jalousie, fille de la luxure des sultans et des vizirs, y peut construire des sérails et y renfermer les femmes.

eaux sur une cote déserte, y aurait été, comme Romulus, allaité par une louve, et de celui qui, la nuit, enlevé de son berceau par une fée ou un génie , serait déposé dans quelqu'un de ces châteaux enchantés et solitaires où se promenaient jadis tant de princesses et de chevaliers. Or, si l'on naît sans passions, l'on naît aussi sans caractère. Celui que produit en nous l'amour de la gloire est une acquisition, par conséquent un effet de l'instruction. Mais la nature ne nous douerait-elle point dès la plus tendre enfance de l'espèce d'organisation propre à former en nous un tel caractère? Sur quoi fonder cette conjecture? A-t-on remarqué qu'une certaine disposition dans les nerfs, les fluides ou les muscles, donnât constamment la même manière de penser; que la nature retranchât certaines fibres du cerveau des uns pour les ajouter à celui des autres; qu'en conséquence elle inspirât toujours à ceux-ci un désir vif de la gloire ? Dans la supposition où les caractères seraient l'effet de l'organisation, que pourrait l'éducation? Le moral change-t-il le physique? La maxime la plus vraie rend-elle l'ouïe aux sourds? Les plus sages leçons d'un précepteur aplatissent-elles le dos d'un bossu? allongent-elles la jambe d'un boiteux? élèvent-elles la taille d'un pygmée? Ce que la nature fait, elle seule peut le défaire. L'unique sentiment qu'elle ait dès l'enfance gravé dans nos coeurs, est l'amour de nous-mêmes. Cet amour, fondé sur la sensibilité physique, est commun à tous les hommes. Aussi, quelque différente que soit leur éducation, ce sentiment est -il toujours le même en eux : aussi , dans tous les temps et les pays> s'est-on aimé, s'aime-t-on et s'aimera-t-on toujours de préférence aux autres. Si l'homme varie dans tous ses autres sentimens, c'est que tout autre est en lui l'effet, des causes morales. Si ces causes sont variables, leurs effets doivent l'être. Pour constater cette vérité

SECTION IV, CHAPITBE I. 2(>3

par des expériences en grand, je consulterai d'abord l'histoire des nations.

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