‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 66 sur 226 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des changement survenus dans le caractère des nations , et des causes qui les ont produits.

(chaque nation a sa manière particulière de voir et de sentir qui forme son caractère; et chez tous les peuples, ce caractère ou change tout à coup, ou s'altère peu à peu, selon les changemens subits ou insensibles survenus dans la forme de leur gouvernement, par conséquent dans l'éducation publique (i).

Celui des Français, depuis long -temps regardé comme gai , ne fut pas toujours tel. L'empereur Julien dit des Parisiens, « je les aime, parce que leur caractère, » comme le mien , est austère (2) et sérieux. »

Le caractère des peuples change donc. Mais quand ce changement se fait-il le plus sensiblement apercevoir? dans les momens de révolution où les peuples passent tout à coup de l'état de liberté à celui d'esclavage. Alors, de fier et d'audacieux qu'était un peuple, il devient faible et pusillanime, il n'ose lever ses regards sur l'homme en place; il est gouverné, et peu lui importe qui le gouverne. Ce peuple, enfin, découragé se dit comme l'âne de la fable : «quel que soit mon maître, » je n'en porterai pas un plus lourd fardeau. » Autant

(1) La forme du gouvernement où l'on vit fait toujours partie de notre éducation.

(2~ Quelques-uns ont, à la guerre, regarde l'impétuosité de l'attaque comme le caractère distinctif des Français : mais cette impétuosité n'est point un caractère, elle leur est commune avec les Turcs, et généralement avec toutes les nations non accoutumées à une discipline sévère. Les Français d'ailleurs en sont susceptibles.

2o4 T)E L HOMME.

un citoyen libre est passionné pour la gloire de sa nation , autant un esclave est indifférent au bien public. Son cœur, privé d'activité et d'énergie, est sans vertus, sans esprit, sans talens; les facultés de son âme sont engourdies: il néglige les arts, le commerce, l'agriculture, etc. Ce n'est point à des mains serviles qu'il appartient de travailler et de fertiliser la terre. Un Simonide aborde un empire despotique et n'y trouve point de traces d'hommes. Le peuple libre est courageux, franc, humain et loyal (i). Le peuple esclave est lâche, perfide, délateur, barbare : il pousse à l'excès sa cruauté. L'officier trop sévère a tout à redouter, au moment du combat , du soldat maltraité : le jour de la bataille est pour ce dernier le jour du ressentiment; celui de la sédition est pareillement pour l'esclave opprimé le jour long-temps attendu de la vengeance : elle est d'autant plus atroce que la crainte en a plus long-temps concentré la fureur (2).

Quel tableau frappant d'un changement subit dans le caractère d'une nation nous présente l'histoire romaine ! Quel peuple , avant l'élévation des césars , montra plus de force, plus de vertu, plus d'amour pour la liberté, plus d'horreur pour l'esclavage; et quel peuple, le trône des césars affermi, montra plus de faiblesse et de vileté(3)? Sa bassesse fatiguait Tibère.

(1) Les mots loyal et poli ne sont point synonymes, Un peuple esclave peut être poli : l'habitude de la crainte doit le rendre révérencieux ; un tel peuple est souvent plus civil et toujours moins loyal qu'un peuple libre. L'homme libre est en général l'homme honnête.

(2) La déposition de Nabab- Jaffier-Ali-Kan , rapportée dans la Gazette de Leyde, du a3 juin 1761 , en est la preuve.

(3) Dans une nation avilie , on ne trouve pas même parmi ses meilleurs citoyens , des caractères dune certaine élévation : des âmes nobles et hères y seraient trop discordantes avec les autres.

SECTION IV, CHAPITRE II. 2o5

Indifférent à la liberté, Trajan la lui offre; il la refuse. Il dédaigne cette liberté que ses ancêtres eussent payée de tout leur sang. Tout change alors dans Rome; et l'on voit, à ce caractère opiniâtre et grave qui distinguait ses premiers babitans , succéder ce caractère léger et frivole que Juvénal leur reproche dans sa dixième satire.

Veut-on un exemple plus récent d'un pareil changement ? Comparons les Anglais d'aujourd'hui aux Anglais du temps de Henri VIII, d'Edouard VI , de Marie et d'Elisabeth. Ce peuple, maintenant (i) si humain, si tolérant, si éclairé, si libre, si industrieux, si ami des arts et de la philosophie, n'était alors qu'un peuple esclave, inhumain, superstitieux, sans arts et sans industrie.

Un prince usurpe-t-il sur ses peuples une autorité sans bornes : il est sûr d'en changer le caractère , d'énerver leur âme, de la rendre craintive et basse (2). C'est de ce moment qu'indifférens à la gloire , ses sujets perdent ce caractère d'audace et de constance propre à supporter tous les travaux, à braver tous les dangers. Le poids du pouvoir arbitraire brise en eux le ressort de l'émulation.

Qu'impatient de la contradiction (5) , le prince

(1) Il faut se reporter à l'époque où Helvétius écrivait, et songer qu'on lui a toujours reproché d'avoir été trop admirateur de la nation anglaise. On a appris à la mieux connaître. {Note de l'Éditeur. )

(2) Parmi les souverains , quel est le plus loué ? le plus craint et le plus détestable. Mais ce tyran, tant loué de son vivant, est l'exécration de son peuple, à sa mort. Il peut être sûr, quelque éloge qu'on lui donne, que son nom sera le mépris de la postérité. La mort est la lance d'Ituriel : elle détruit le charme du mensonge et de la flatterie. Ce que la mort opère sur les sultans , la disgrâce l'opère sur ses vizirs.

(3) Le despote , toujours sans prévoyance contre les ennemis du dehors , pourrait-il se flatter que des peuples habitués à trembler sous le fouet du pouvoir, assez vils pour se laisser lâchement dé-

donne le nom de factieux à l'homme vrai; il a substitué, dans sa nation , le caractère de la fausseté à celui de la franchise. Que, dans des momens critiques, ce prince, livré à ses flatteurs, ne trouve ensuite auprès de lui que des gens sans mérite, à qui s'en prendre? à lui seul ; c'est lui-même qui les a rendus tels.

Qui croirait, en considérant les maux de la servitude , qu'il fût encore des princes assez peu éclairés pour vouloir régner sur des esclaves; des princes assez stupides pour ignorer les changemens funestes que le despotisme opère dans le caractère de leurs sujets ?

Qu'est-ce que le pouvoir arbitraire? un germe de calamités qui, déposé dans le sein d'un état, ne s'y développe que pour y porter le fruit de la misère et de la dévastation. Croyons-en le roi de Prusse : ce Rien de meilleur, dit-il dans un discours prononcé » à l'Académie de Berlin , que le gouvernement arbi- » traire , mais sous des princes justes, humains et )> vertueux : rien de pire , sous le commun des rois. » Que de rois de cette espèce ! Combien compte-t-on de Titus, de Trajan et d'Antonin? Voilà ce que pense un grand homme. Quelle élévation d'âme , quelles lumières un tel aveu ne suppose-t-il pas dans un monarque ! Qu'annonce en effet le pouvoir despotique ? souvent la ruine du despote , et toujours celle de sa

pouiller de la propriété de leurs biens , de leur vie et de leur liberté , le défendront contre l'attaque d'un ennemi puissant ? Un monarque doit savoir qu'en brisant la chaîne qui lie l'intérêt de chaque particulier à l'intérêt général , il anéantit toute vertu : que la vertu détruite dans un empire , le précipite à sa ruine ; que les étaies du trône despotique doivent s'affaisser sous son poids ; qu'uniquement fort de la force de son armée, cette armée défaite , ses sujets affranchis de toute crainte , cesseront de comb'attre pour lui ; que deux ou trois batailles ont, en Orient, décidé du sort des plus grands états. Darius , Tigrane , Antiochus, en sont la preuve. Les Romains combattirent quatre cents ans pour subjuguer la libre Italie; et, pour se soumettre la servile Asie , ils ne firent que s'y présenter.

postérité (1). Le fondateur d'une telle puissance met son royaume à fonds perdu : ce n'est que l'intérêt viager et mal entendu de la royauté , c'est-à-dire , celui de l'orgueil , de la paresse , ou d'une passion semblable , qui fait préférer l'exercice d'un despotisme injuste et cruel sur des esclaves malheureux , à l'exercice d'une puissance légitime et bien aimée (2) sur un peuple libre et fortuné. Le pouvoir arbitraire est un enfant sans prévoyance, qui sacrifie sans cesse l'avenir au présent.

Le plus redoutable ennemi du bien public n'est point le trouble ni la sédition, m;iis le despotisme (5). Il change le caractère d'unejnajion^j. toujouxs^ejiiual : il n'y^poEte que des vices. Quelle que soit la puissance d'un sultan des Indes, il n'y créera jamais de citoyens magnanimes; il ne trouvera jamais dans ses esclaves les vertus des hommes libres. La chimie ne tire d'un corps mixte qu'autant d'or qu'il en renferme, et le pouvoir

(1) Pour l'intérêt de sa gloire et de sa sûreté, le despote devrait regarder comme amis ces mêmes philosophes qu'il hait , et comme ennemis ces mêmes courtisans qu'il chérit , et qui , vils flatteurs de tous ses vices, l'excitent aux crimes qui préparent sa chute.

(1) A quel signe distingue-t-on le pouvoir arbitraire du pouvoir légitime? Tous deux font des lois, tous deux infligent le supplice de mort ou de moindres peines aux violateurs de ces lois ; tous deux emploient la force de la communauté , c'est-à-dire , celle de la nation , ou pour maintenir leurs édits , ou pour repousser l'attaque de l'ennemi. Oui : mais ils diffèrent, dit Locke ,e,n ceci ; c'est que le premier de ces pouvoirs emploie la forc^; publique pour satisfaire des f ntaisies et s'asservir ses. concitoyens , et que le second s'en sert pour se rendre respectable à ses voisins , pour assurer aux concitoyens la propriétéde leurs biens, leur vie, leur liberté, pour accroître leur bonheur. Enfin l'usage de la force nationale pour tout autre objet que l'avantage général, est un crime. C'est donc à la différente manière d'employer la force nationale , qu'on peut distinguer le pouvoir arbitraire du pouvoir légitime.

(3) Tel parut le despotisme au vertueux Tullius , septième roi de Rome : il eut le courage de mettre lui-même des bornes à l'autorité royale .

2o8 DE L HOMME.

le plus arbitraire ne tire jamais d'un esclave que la bassesse qu'il contient.

L'expérience prouve donc que le caractère et l'esprit des peuples changent avec la forme de leur gouvernement : qu'un gouvernement différent donne tour à tour à la même nation un caractère élevé ou bas , constant ou léger, courageux ou timide.

Pourquoi , disent les étrangers , n'aperçoit - on d'abord dans tous les Français qu'un même esprit et un même caractère , comme une même physionomie dans tous les nègres? c'est que les Français ne jugent et ne pensent point d'après eux (i), mais d'après les gens en place. Leur manière de voir, par cette raison, doit être assez uniforme. Il en est des Français comme de leurs femmes : ont-elles mis leur rouge , sont-elles au spectacle ? toutes semblent porter le même visage. Je sais qu'avec de l'attention on découvre toujours quelque différence entre les caractères et les esprits des individus , mais il faut du temps pour l'apercevoir.

La frivolité des Français, l'inquisition de leur police, le crédit de leur clergé, les rendent, en général , plus semblables entre eux qu'on ne lest partout ailleurs. Or, si telle est l'influence de la forme du gouvernement sur les moeurs et le caractère des peuples, quel changement dans les idées et le caractère des particuliers, ne doivent point produire les changemens arrivés dans leur fortune et leur position î

(i) Entre les diverses causes du peu de succès de la France dans la dernière guerre (en 1767 ) , si l'on compte la jalousie , l'inexpérience des généraux , et leur indifférence pour le bien public , peut-être ne faut-il pas oublier la gangrène de l'imbécillité religieuse qui brouillait alors beaucoup de têtes a la cour.

SECTION IV, CHAPITRE III. 20g

Page 1