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CHAPITRE VI

De Venvie.

Lie mérite, dit Pope, produit l'envie, comme le corps produit l'ombre. L'envie annonce le mérite , comme la fumée l'incendie et la flamme. L'envie , acharnée contre le mérite, ne le respecte ni dans les grandes places , ni sur le trône. Elle poursuit également un Voltaire, un Catinat, un Frédéric. Si l'on se rappelait souvent jusqu'où se porte sa fureur , peut-être qu'effrayé des malheurs semés sur les pas des grands talens, on serait sans courage pour les acquérir.

L'homme de génie, qui se dit à la lueur de sa lampe : Ce soir je finis mon ouvrage , demain est le jour de la récompense , demain le public reconnaissant s'acquitte envers moi, demain enfin je reçois la couronne de l'immortalité,* cet homme oublie qu'il est des envieux. En effet, demain arrive : l'ouvrage est publié, il est excellent , et le public n'acquitte point sa dette. L'envie

2l6 DE L'HOMME,

détourne loin de l'auteur le parfum suave des éloges (i) ; elle y substitue l'odeur empestée de la critique et de la calomnie. Le jour de la gloire ne luit presque jamais que sur la tombe des grands hommes. Qui mérite l'estime, rarement en jouit; et qui sème le laurier, se repose rarement sous son ombrage (2).

Mais l'envie habite-t-elle tous les cœurs? il n'en est point du moins où elle ne pénètre. Que de grands hommes ne peuvent souffrir de concurrens, ne veulent entrer en partage d'estime avec aucun de leurs concitoyens, et oublient qu'au banquet de la gloire il faut, si je l'ose dire, que chacun ait sa portion !

Les âmes même les plus nobles prêtent quelquefois l'oreille à l'envie : elles résistent à ses conseils, mais non sans efforts. La nature a fait l'homme envieux. Vouloir le changer à cet égard, c'est vouloir qu'il cesse de s'aimer; c'est vouloir l'impossible. Que le législateur ne se propose donc point d'imposer silence à la jalousie, mais d'en rendre la rage impuissante, et d'établir, comme en Angleterre, des lois propres à protéger le mérite contre l'humeur du ministre et le fanatisme du prêtre. C'est tout ce que la sagesse peut en

(1) De toutes les passions , l'envie est la plus détestable. Le portrait qu'en fait je ne sais quel poète, est effrayant.

La compassion , dit-il , s'attendrit sur l'infortune des hommes : l'envie s'en réjouit et trouve sa joie dans leurs peines. Il n'est point de passion qui ne se propose quelque plaisir pour objet : le majheur d'autrui est le seul que se propose l'envie. Le mérite s'indigne de la prospérité du méchant et du stupide, et l'envie de celle du bon et du Spirituel. L'amour et la colère allumées dans une âme y brûlent une heure, un jour, une année 5 l'envie la ronge jusqu'au tombeau.

Sous la bannière de l'envie marchent la haine, la calomnie, la trahison et la cabale. Partout l'envie traîne à sa suite la maigreur de la famine , les venins de la peste et la rage de la guerre.

(1) Si les grands écrivains deviennent , après leur mort , les précepteurs du genre humain, il faut convenir que, de leur vivant , les précepteurs sont bien châtiés par leurs élèves.

faveur des talens. Prétendre plus, et se flatter d'anéantir l'envie, c'est folie. Tous les siècles ont déclamé contre ce vice. Qu'ont produit ces déclamations? rien. L'envie existe encore, et n'a rien perdu de son activité, parce que rien ne change la nature de l'homme.

Cependant il est un moment où l'envie lui est inconnue : ce moment est la première jeunesse. Peut -on encore se flatter de surpasser , ou du moins d'égaler en mérite des hommes déjà honorés de l'estime publique? espère-t-on entrer en partage de la considération qui leur est décernée? alors, pleins de respect pour eux, leur présence excite notre émulation; on les loue avec transport, parce qu'on a intérêt de les louer, et d'accoutumer le public à respecter en eux nos talens futurs. La louange est un tribut que la jeunesse paye volontiers au mérite, et que lâge mûr lui refusera toujours.

A trente ans, l'émulation de vingt s'est déjà transformée en envie. Perd-on l'espoir d'égaler ceux qu'on admire, l'admiration fait place à la haine. La ressource de l'orgueil , c'est le mépris des talens. Le vœu de l'homme médiocre , c'est de n'avoir point de supérieur. Que d'envieux répèlent tout, bas, d'après je ne sais quel comique :

Je t'aime d'autant plus que je t'estime moins !

Ne peut-on étouffer la réputation d'un homme célèbre ? on exige du moins de lui la plus grande modestie. L'envieux a reproché à Diderot jusqu'à ces mots du commencement de son Interprétation de la nature : Jeune homme, prends y et lis. L'on était jadis moins difficile. Le jurisconsulte Dumoulin dit de lui : Moi qui nai point d'égal , et qui suis supérieur à tout le monde. Tant d'actes d'humilité exigés maintenant de la part des auteurs, supposent un singulier accroissement dans l'orgueil des lecteurs. Cet orgueil annonce la haine du

mérite, et cette haine est naturelle. En effet, si, jaloux de leur bonheur, les hommes désirent le pouvoir, et par conséquent la gloire et la considération qui le procurent, ils doivent détester, dans un homme trop illustre, celui qui les en prive. Pourquoi dit-on hautement tant de mal des gens d'esprit? c'est qu'on se sent intérieurement forcé d'en penser du bien. Lorsqu'on tire le gâteau des rois , on en conserve, une part pour Dieu : et lorsqu'on détaille le mérite d'un homme supérieur, on lui trouve toujours quelque défaut; c'est la part de l'envie.

Ne s'élève-t-on point au-dessus de ses concitoyens, on veut les abaisser jusqu'à soi. Qui ne peut leur être supérieur, veut du moins vivre avec des égaux (i). Tel est et sera toujours l'homme. Parmi les âmes vertueuses et le plus au-dessus de la jalousie , peut-être n'en est-il aucune qui ne soit souillée de quelque tache légère. Qui peut en effet se vanter d'avoir toujours loué courageusement le génie ; de n'avoir à cet égard jamais dissimulé son estime ; de n'avoir pas, en présence du maître, gardé un silence coupable, et, dans les éloges donnés aux talens , de n'avoir point ajouté un de ces mais perfides, qui si souvent échappent à la jalousie (2) ?

(1) Est-on intérieurement contraint de reconnaître, dans un autre , plus d'esprit qu'en soi , on le hait , sa présence importune ; l'on veut se venger, s'en défaire ; et, pour cet effet, ou on le force à s'expatrier , comme Descartes , Bayle , Maupertuis , etc. , ou on le persécute comme Montesquieu , Rousseau, etc.

Le mérite réservé donne à la fois une disposition au respect et à la haine ; et le mérite affable , une disposition à l'amour et au mépris. Qui veut être chéri de ce qui l'environne , doit se contenter de peu d'estime. L'oubli du mérite en est le pardon. Les grands talens font quelques admirateurs et peu d'amis. Le vœu secret et général du plus grand nombre , ce n'est pas que l'esprit s'exalte , c'est que la sottise s'étende.

(2) Que d'hommes donnent aux anciens la préférence sur les modernes , pour n'être pas forcés de reconnaître dans leur société un Locke , un Sénèque , un Virgile , etc. !

Tout grand talent est en gênerai un objet de haine, et de là l'empressement avec lequel on achète les feuilles où on le déchire cruellement. Quel autre motif les ferait lire ? Serait-ce le désir de perfectionner son goût (i) ? mais les auteurs de ces feuilles ne sont ni des Longin, ni des Despréaux : ils n'ont pas même la prétention d'éclairer le public. Qui peut composer de bons ouvrages, ne s'amuse point à critiquer ceux des autres. L'impuissance de bien faire produit le critique. Sa profession est humble. Si les Desfontaines plaisent , c'est en qualité de consolateurs des sots (2). C'est l'amertume de leur satire qui proclame le génie. Blâmer avec acharnement est la manière de louer de l'envie. C'est le premier éloge que reçoit l'auteur d'un bon ouvrage, et le seul qu'il puisse arracher de ses rivaux. C'est à regret qu'on admire , c'est uniquement soi qu'on veut trouver estimable. Il n'est presque point d'hommes qui ne parviennent à se le persuader. A-t-on le sens commun ? on le préfère au génie. A-t-on quelques petites vertus? on les met au-dessus des plus grands talens. On déprise tout ce qui n'est pas soi. En fait d'envie, il n'est qu'un homme qui puisse s'en croire exempt; c'est celui qui ne s'est jamais examiné.

(1) Quel motif fait acheter les feuilles satiriques? la critique qu'on y fait des grands hommes , les louanges qu'on y donne aux médiocres. On ne changera point , à cet égard , la nature humaine. Si les Athéniens, dit Plutarque, avancèrent si promptement le jeune Cimon aux premières places , c'était pour mortifier Thémistocle : ils s'ennuyaient d'estimer long-temps le même homme. Pourquoi vante-t-on à l'excès les talens naissans ? souvent pour déprimer les talens reconnus. Pénètre-t-on , dit Plutarque , profondément dans le cœur humain, en connaît-on les principes moteurs : on voit que le désir d'obliger un homme a souvent moins de part au service qu'on lui rend, que l'envie d'en humilier un autre.

(2) Racine et Pradon firent chacun une Phèdre. Les Desfontaines, du siècle s'élevèrent contre Racine, et leur critique eut du succès. Elle déchargea quelque temps les sots du poids insupportable de l'estime.

Le génie a pour protecteur (i) et panégyriste la jeunesse, et quelques hommes éclairés et vertueux. Mais leur impuissante protection (2) ne lui donne ni crédit, ni considération. Quelle est cependant la nourriture commune du talent et de la vertu? ce sont la considération et les éloges. Privés de cette nourriture , Fun et l'autre languissent et meurent; l'activité et l'énergie de lame s'éteignent : c'est la flamme qui n'a plus rien à dévorer.

Dans presque tous les gouvernemens, les talens , comme les prisonniers des P».o mains , condamnés et livrés aux bêtes, en sont la proie. Le génie est-il en mépris à la cour? l'envie fait le reste (5). Elle en détruit jusqu'à la semence. Le mérite a-t-il toujours à lutter contre l'envie ; il se fatigue et quitte l'arène', s'il n'y voit point de prix pour le vainqueur. On n'aime ni l'étude, ni la gloire pour elles-mêmes, mais pour les plaisirs, l'estime et le pouvoir qu'elles procurent. Pourquoi? c'est qu'en général on désire moins d'être estimable que d'être estimé; c'est que , jaloux de la gloire du moment (4), la plupart des écrivains, uniquement attentifs à flatter le goût de leur siècle et de

(1) En général , les pères honnêtes et peu éclairés voient impatiemment leurs fils fréquenter les hommes de lettres et donner à leur société la préférence sur toute autre : l'orgueil paternel en est humilié.

(2) Si, comme on le dit, les lettres et la philosophie sont, en France , sans protecteurs , on peut , sans être prophète , assurer que la génération prochaine y sera sans esprit et sans talens, et que , de tous les arts , ceux de luxe y seront les seuls cultivés.

(3) La violence et la persécution sont en général proportionnées au mérite du persécuté. En tout pays , les hommes illustres ont éprouvé des disgrâces. En Angleterre, il n'y a guère plus de cent cinquante ans qu'on y peut être impunément grand homme,

(4) Peu d'auteurs pensent d'après eux. La plupart font des livres d'après des livres. Cependant, qui n'a point une manière à lui ne doit pas s'attendre à l'estime de la postérité.

leur nation (i), ne lui présentent que les idées du jour, des idées agréables à l'homme en place, par la protection duquel ils espèrent obtenir argent, considération , et même un succès éphémère.

Mais il est des hommes qui le dédaignent : ce sont ceux qui, transportés en esprit dans l'avenir, et jouissant d'avance des éloges et de la considération de la postérité, craignent de survivre à leur réputation (2). Ce seul motif leur fait sacrifier la gloire et la considération du moment à l'espoir quelquefois éloigné d'une gloire et d'une considération plus grandes. Ces hommes sont rares : ils ne désirent que l'estime des citoyens estimables.

Qu'importe à Marmcntel les censures (3) de la Sorbonne ? il eût rougi de ses éloges. La couronne tressée par la sottise ne s'ajuste point sur la tête du génie. C'est le nouvel ornement d'architecture dont on avait en Languedoc couronne la maison carrée. Un voyageur passe devant l'édifice, et s'écrie : « Je vois le cha- » peau d'Arlequin sur la tête de César. »

Qu'on n'imagine cependant pas que le citoyen le

(1) Jadis toujours à genoux devant les anciens, quiconque eût, en secret, préféré le Tasse à Virgile ou à Homère, n'en fût jamais convenu. Quel motif néanmoins a-t-on de taire son sentiment , lorsqu'on ne le donne pas pour loi ? qui mieux que la diversité des opinions peut éclairer le goût du public?

(2) Le prince et le magistsat redoutent-ils le jugement de la postérité : ils méritent communément son estime ; ils sont justes dans leurs édits et leurs sentences. Il en est de même d'un auteur : a-t-il, en écrivant , la postérité présente à son souvenir : sa manière de composer devient grande ; il découvre des vérités importantes 5 il s'assure de l'estime générale , parce qu'il écrit pour les hommes de tous les siècles et de tous les pays.

(3) Ce libelle théologique, intitulé : Censure de B élis aire , fait horreur par la barbarie et la cruauté de ses assertions : il rappelle toujours à mon esprit ce beau vers de Racine :

Eh quoi! Mathan, d'un prêtre est-ce là le langage?

plus jaloux d'une estime durable aime la gloire et la vérité pour elles-mêmes. Si telle est la nature de chaque individu , qu'il soit nécessité de s'aimer de préférence à tous, l'amour du vrai est toujours en lui subordonné à l'amour de son bonheur : il ne peut aimer dans le vrai que le moyen d'accroître sa félicité. Aussi ne recherche-t-il ni la gloire, ni la vérité, dans les pays et les gouvernemens où l'un et l'autre sont méprisés.

La fureur de l'envie, le désir des richesses et des taiens, l'amour de la considération, de la gloire et de la vérité, ne sont donc jamais, dans l'homme, que l'amour de la force et du pouvoir (i), déguisé sous ces noms différens.

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